Un système intenable

Le 13 février dernier, un garçon de 5... (PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE)

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Le 13 février dernier, un garçon de 5 ans a perdu la vie lorsque la voiture dans laquelle il prenait place a été frappée par le véhicule d'un enquêteur qui roulait à 122 km/h dans une zone de 50 km/h sur le boulevard Gaétan-Boucher à Saint-Hubert.

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Yves Boisvert
La Presse

Ce n'est pas que les procureurs n'accusent jamais les policiers. Les exemples sont très nombreux, au contraire.

C'est plutôt que dans les cas qui ne sont pas archiclairs, le procureur moyen a une sorte de scrupule supplémentaire.

Oh, rien de malhonnête. Mais il comprend le policier. Il se met à sa place. Il est du «même bord»: il lutte contre le crime. Il lui donne un peu plus volontiers le bénéfice du doute.

Je ne parle pas des cas de ripoux, de policiers truands. Ou pris en flagrant délit. Ceux-là sont au ban de la police, ça ne crée aucun état d'âme. Ils sont accusés.

Non, je parle des cas plus embêtants. Des trucs dans l'exercice honnête des fonctions. D'un abus de pouvoir ordinaire, d'un petit dérapage fait en tentant d'attraper un bandit.

Je parle de rouler à 122 km/h pour aller faire de la filature dans une enquête super importante.

Totalement débile, rouler à cette vitesse dans une zone de 50, non?

Oui mais... se dit le procureur qui lit le rapport d'enquête. Il trouve toutes les failles de la preuve. Rien de malhonnête, j'insiste. Nul besoin de voir des «cover up» partout. Simplement une hypervigilance qui s'installe insensiblement. Le souci sincère et très vif d'éviter une erreur judiciaire, de ruiner une vie et une carrière.

Une vigilance culturelle, pour ainsi dire. Mais une vigilance dont ne bénéficie pas généralement le quidam moyen. Qu'il aille dire «oui mais» au juge, celui-là...

L'affaire de Saint-Hubert ressemble à ça. Si je comprends bien, le père a commis une manoeuvre «risquée» et c'est pourquoi on n'a pas accusé le policier qui lui a foncé dedans à une vitesse folle, tuant son fils de 5 ans.

C'est ça que nous a expliqué hier le porte-parole du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP).

Vrai, le père a dit qu'il n'aurait pas dû tourner. Il avait le droit de tourner, puisqu'il avait le feu vert. Mais il aurait pu attendre le feu clignotant.

Pourtant, il aurait amplement eu le temps de tourner sans se faire heurter si le véhicule de police avait roulé à la vitesse permise... ou même à 70 km/h. L'analyse d'expert est claire là-dessus.

La manoeuvre est devenue «risquée» parce que le policier roulait à l'incroyable vitesse de 122 km/h dans cette zone de 50. Comment percevoir une telle vitesse?

Notez dans quel contexte le père a reconnu son «erreur»: Mike Bélance était à l'hôpital, six heures après l'accident. Il venait de voir mourir son fils de 5 ans. Sa belle-fille avait été blessée. Il était dans un état de choc «code rouge» et ne se souvenait même plus du nom de ses enfants.

Quel père au monde n'aurait pas dit, à un moment donné, «c'est de ma faute» ou «j'aurais dû attendre» ?

Mike Bélance a aussi dit avoir cru que le conducteur aurait le temps de freiner. Aurait «dû» freiner, même, a-t-il dit.

Si la conduite du policier était dangereuse, c'est justement parce qu'elle ne lui permettait pas de freiner à temps pour éviter la collision. Ou ses conséquences mortelles.

Il y avait plus stupéfiant dans les explications de Me René Verret.

Excès de vitesse n'égale pas automatiquement «conduite dangereuse» criminelle, a-t-il rappelé.

C'est vrai: «On doit considérer l'ensemble des facteurs entourant cette conduite.»

Quels facteurs? L'heure: avant 8h. La circulation: presque nulle. L'état de la chaussée et la météo: impeccables. Il n'a pas grillé de feu rouge.

Et, bien entendu, le fait que le conducteur était un policier impliqué dans une opération de filature. Il conduisait un véhicule d'urgence, même s'il n'était pas identifié. On tolère certains excès de vitesse et des infractions routières pour les véhicules d'urgence.

D'accord, mais... 122 km/h? Qu'est-ce qui justifiait d'aller à une telle vitesse? La filature visait une enquête de corruption ciblant notamment une personne du Parti libéral du Québec. Un homme rencontré plusieurs fois par les policiers, dont on voulait connaître les contacts. Pas un meurtrier sur le point de fuir le pays ou un terroriste dans la phase finale d'un complot.

Chose absolument extraordinaire, Me Verret nous dit que les procureurs ayant analysé le dossier ne connaissaient pas la nature précise de l'enquête de la SQ. Ils savaient qu'elle avait «quelque chose d'important à faire», mais ne savaient pas quoi exactement.

Comment alors évaluer la conduite du policier? Toute filature ne justifie pas une telle prise de risque. D'ailleurs, quelle filature peut justifier d'aller aussi vite, même un matin sans trafic? Comment ne pas savoir qu'on fait courir un risque au public en roulant à une telle vitesse dans un secteur résidentiel où, à tout moment, un père peut surgir sur la route en allant reconduire son enfant à l'école?

Il fallait sans doute un dossier de «gens ordinaires» pour comprendre l'importance d'une forme de police des polices. Quand un suspect, un bandit, un malade psychiatrique meurt dans une opération policière, les journalistes s'énervent. Le public hausse les épaules.

Soudainement, l'électeur moyen se voit dans cette Kia, ses enfants à l'arrière, en train de placoter tranquillement un petit matin de février en allant vers l'école...

L'abus de pouvoir prend un autre visage.

La conférence de presse d'hier, déclenchée uniquement parce que La Presse a révélé cette histoire, ne m'a convaincu que d'une seule chose: ce système opaque, qui refuse de rendre des comptes, est intenable.

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