L'omerta du harcèlement

Les problèmes d'inconduite sexuelle dans le monde politique font souvent... (PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE)

Agrandir

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Partage

Partager par courriel
Taille de police
Imprimer la page

Les problèmes d'inconduite sexuelle dans le monde politique font souvent l'objet d'une omerta. Et lorsque les victimes osent alerter les cabinets ministériels ou même le bureau du premier ministre, les harceleurs s'en tirent, pour la plupart d'entre eux, avec un avertissement.

C'est du moins ce qu'ont raconté les ex-politiciennes, les attachées de presse, le personnel de cabinet dont La Presse a recueilli le témoignage au cours de la dernière semaine. Une personne sur cinq affirme avoir prévenu les autorités politiques ou avoir agi à ce titre. Toutes ont réclamé l'anonymat pour ne pas ressasser de vieilles histoires, pour ne pas écorcher leur parti politique ou parce qu'elles ont pris leurs distances de ce milieu de pouvoir.

Seule l'ex-ministre libérale Liza Frulla, qui a travaillé aussi bien à Québec qu'à Ottawa, accepte d'en parler ouvertement. Elle se rappelle qu'à Québec, «quand il y avait des rumeurs, le cabinet du premier ministre intervenait pour faire un appel au calme». «Il y a eu des avertissements, mais il n'y a jamais eu de conséquences pour les gars», dit-elle.

Elle-même a été la cible de gestes inconvenants. «Oui, j'ai eu des mains baladeuses sur moi. Mais à l'époque, on n'appelait pas ça du harcèlement. On composait avec ça. On se prévenait entre nous qu'il ne fallait pas se retrouver seule avec Untel dans l'ascenseur, ou qu'il fallait garder ses distances quand un autre avait pris un verre de trop», raconte-t-elle.

«Je connais beaucoup de femmes qui ont été agressées, lance une ancienne politicienne. J'utilise le mot "agressées" parce que c'est de cela qu'il s'agit. Il y a aussi les achalants vraiment achalants. J'en ai connu personnellement. On arrive à s'en débarrasser.»

Pas d'artillerie lourde

D'anciens employés de bureaux de premiers ministres nous ont confié qu'ils étaient parfois intervenus. «On avait eu des plaintes officieuses à propos d'un député. Il était harcelant auprès des filles. Toujours un peu trop près, il était pas mal toucheux, et avec un sexe en particulier.»

Et après l'intervention du bureau du premier ministre? «Ça s'est calmé.» Cet élu n'a jamais subi d'autres conséquences.

«On n'a jamais sorti l'artillerie lourde.»

Dans un autre cas, à un autre ordre de gouvernement, une employée avertissait clairement les jeunes femmes avant une rencontre avec un élu en particulier. «S'il a les doigts trop longs, tu lui dis.» Personne n'a jamais fait d'intervention directe auprès de l'élu en question. «On était plus dans la prévention. Tout le monde avait peur pour sa job.»

Crainte de représailles

Il semble que ce soit la crainte de représailles qui incite à garder le silence sur le harcèlement sexuel, les réflexions sexistes, les blagues déplacées à répétition et les attouchements. «C'est une omerta. Si tu parles, travailler ailleurs, après, c'est fini», résume l'une des femmes à qui nous avons parlé.

«Les femmes sont plus facilement jugées, et c'est encore beaucoup les hommes qui occupent les postes de pouvoir. Les gens ont peur de compromettre leur carrière», ajoute une ancienne députée, qui admet qu'elle-même ne dénoncerait pas son agresseur si elle était victime de harcèlement sexuel. «J'ai encore des aspirations politiques.»

Dans de rares situations, des dossiers qui ont atterri sur un bureau ministériel ont entraîné le départ de l'homme qui était à l'origine de la plainte. Une ancienne politicienne se souvient être intervenue. «Tous les gestes n'ont pas la même portée, mais ça nous ramène aux responsabilités de l'employeur. Il faut donc agir», soutient-elle.

Une autre personne, qui a dirigé plusieurs cabinets politiques au fil des ans, relate une situation qui lui avait été soumise et qui s'est terminée par le congédiement du harceleur. «En politique, tout est affaire de crédibilité. Or, dans ce cas-là, j'en accordais plus à la femme qui avait subi la situation.»

Cette personne insiste pour souligner combien le harcèlement sexuel, sous toutes ses formes et à tous les degrés, est incompatible avec la fonction d'élu ou de quiconque exerce une autorité.

«Imaginez si cela était rendu public: ça mettrait dans l'embarras le gouvernement. Ces gens-là votent des lois et sont censés représenter les valeurs de la société. C'est de l'imbécillité à l'état pur.»

Départs et rumeurs

Mais pour ces deux cas où les hommes se sont fait montrer la porte, il y a de multiples témoignages de femmes qui ont quitté d'elles-mêmes leur emploi. Et pour certaines, cela signifiait mettre une croix sur une carrière en politique.

Une ancienne attachée de presse confie avoir quitté son poste, tant l'élu pour qui elle travaillait était insistant. «Il me faisait des avances et multipliait les commentaires misogynes. C'était au point que je ne voulais plus me retrouver seule avec lui.» Elle s'est réorientée. Il siège encore.

Lorsqu'elle a été élue pour la première fois, une jeune et jolie députée s'est fait accueillir par un avertissement sur la colline parlementaire. «[Les gens du parti] m'ont assise dans un bureau et m'ont prévenue de me tenir tranquille. Ils m'ont dit que je devrais faire preuve d'une vigilance constante.»

Elle a écouté leurs conseils, se privant même d'assister aux fêtes de Noël et aux autres événements où l'alcool coule à flots. «J'aime faire la fête, mais je ne voulais pas me mettre dans des situations où ç'aurait pu mal tourner.» Malgré sa prudence - «j'en étais venue à m'habiller comme une matante» -, elle a été victime de rumeurs destructrices, la dernière en date voulant que «tout le monde lui soit passé sur le corps».

Aucune sphère n'est épargnée

À d'autres occasions, c'est auprès des journalistes de la tribune de la presse que les interventions ont dû être faites. «C'est arrivé une fois ou deux dans le cas d'un journaliste. Intervenir, c'est très délicat parce que la presse, c'est le quatrième pouvoir. Va donc prouver que le journaliste fait ensuite des reportages pas corrects parce que tu lui as dit une chose qu'il ne voulait pas entendre.»

Les relations entre le personnel de cabinet et les journalistes sont souvent un terrain glissant. «Mettons que le gars est fin, qu'il t'achète des affaires, qu'il se tient trop près de toi dans le corridor. Qu'est-ce que tu fais? Tu lui dis: «Tasse-toi, mon écoeurant?» Est-ce que tes dossiers vont bien passer ensuite auprès de lui?»

La parole de l'un...

Chose certaine, derrière les portes closes des cabinets, les harceleurs jouissant de la protection de l'omerta ont le champ libre. Une ancienne employée de cabinet le dit en ces termes: «Le message, c'est: «Tu sais ce qui est bon pour toi. On serait bien mieux de parler au restaurant. Viens dans ma chambre, on va être plus à l'aise pour finir tel dossier.» Ce n'est pas nécessairement du harcèlement sexuel, mais de l'abus de pouvoir. C'est encore plus insidieux. Et si jamais tu dénonces, c'est la parole de l'un contre la parole de l'autre, et l'autre, c'est une petite attachée de presse qui sort de l'école.»

Un ancien employé d'un cabinet politique abonde dans le même sens. «Pour certains élus, c'est presque un droit de cuissage.»

«De toute manière, c'est les filles qui finissent perdantes, dit une ancienne députée. Si tu te plains, c'est une prise contre toi. Une tache à ton dossier. Et si ça arrive à nouveau, les gens commencent à se dire qu'il n'y a pas de fumée sans feu.»

Partager

lapresse.ca vous suggère

publicité

publicité

Les plus populaires : Actualités

Tous les plus populaires de la section Actualités
sur Lapresse.ca
»

publicité

Autres contenus populaires

publicité

image title
Fermer