Festival d'insultes chez les rappeurs montréalais

Une forte odeur de testostérone emplit l'air du Sino Shop, un magasin de peinture en aérosol, situé rue Ontario, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. En ce dimanche soir glacial, une cinquantaine de jeunes hommes, tous vêtus à la mode hip-hop, sont entassés dans la boutique, et ils observent en silence un curieux combat: les WordUP! Battles.

Au milieu de la foule, face à face, deux rappeurs s'attaquent à tour de rôle à coup de phrases aux rimes assassines. Les salves, débitées dans un français truffé de slang anglophone, sont vulgaires et violentes. Un rare exemple publiable: «Je suis comme tes ex, je vais te vexer extrêmement. T'es le contraire d'excellent. J'sais pas si tu fais exprès pour être un mec stressant, mais (t'es) comme un extraterrestre qui droppe des textes similaires à des extraits d'excréments», lance le rappeur portant le nom de MCK. La foule réagit en riant. La réplique de Riccardo Alien, l'autre participant, arrive presque immédiatement: «T'oses donner des conseils aux autres? J'en ai un bon pour toi: trouve la tour la plus haute, monte, pis saute! Ouvre-toi les veines, pète-toi les côtes, pends-toi avec les manches de ton coat, trouve-toi un Colt, ou mieux, fais une overdose de coke... oh, shit, qu'est-ce que je dis là, tu ne peux pas, t'es broke

Pendant quelques heures, une dizaine de rappeurs s'affronteront ainsi dans des matchs de trois rounds, qui durent chacun quelques minutes. Les rappeurs ont eu plus d'un mois pour écrire, préparer et scénariser leur «combat». Les insultes à caractère sexuel et les propos misogynes ou homophobes sont légion. Traiter un adversaire de pédophile, en le décrivant dans une scène imaginaire sordide, fait souvent rire la foule. N'empêche, les constructions lyriques sont parfois étonnament réussies. Les strophes à rimes multisyllabiques ont la cote. On se surprend même à sourire à l'occasion, tout en éprouvant un certain malaise.

Un phénomène qui explose

Ce genre de soirées, les organisateurs des WordUP! Battles en tiennent régulièrement dans l'est de Montréal. Les participants doivent d'abord passer par le filtre des auditions, puis les meilleurs droppers s'affrontent ensuite en finale au Bain Mathieu, une salle culturelle située rue Ontario. Pour l'animateur de la soirée, Rémi Ste-Marie, pas question d'intervenir dans le contenu des attaques lancées par les adversaires. «Notre ligue n'est pas une association communautaire avec un but d'élévation sociale, dit-il. Par contre, le manque de qualité, d'originalité, l'homophobie ou la misogynie, ce sont des questions que j'aborde parfois avec les artistes seul à seul. Mais règle générale, on ne donne aucune direction sur le contenu.»

Peu importe, la formule plaît aux gens. La ligue montréalaise a vite fait des petits: à Gatineau, des fans ont créé la ligue Just Spit It, active partout en Outaouais; Sept-Îles a ses Oralités Battles; à Drummondville, les rappeurs s'affrontent sous l'égide de la ligue PlanB3. Toutes ces ligues s'inspirent largement de Grind Time, la ligue américaine de rap battles qui sévit dans les grandes villes de la côte est et de la côte ouest des États-Unis.

Mais c'est surtout sur l'internet que le phénomène est imposant. Sur YouTube, les vidéos des membres de WordUP! Battles ont été vus un demi-million de fois. La ligue américaine Grind Time, elle, revendique 35 millions de visionnements.

«Moi, je cherche l'originalité. Les WordUP!, c'est une bonne façon de voir à quel niveau je suis dans le rap. Après ce premier passage, j'ai le goût de peaufiner mes textes et retravailler pour être encore meilleur», affirme Gabriel «Baggies», un participant âgé de 15 ans venu de Varennes, qui en était à son tout premier combat dans la ligue à l'occasion de notre passage au Sino Shop. Pour lui, l'exercice est aussi une fenêtre de visibilité formidable.

«Les générations qui nous ont précédés aimaient le même artiste pendant dix ans. Aujourd'hui, on est vraiment dans une génération fast food. Après six mois, si t'as rien de neuf à offrir à tes fans, ils t'oublient, constate pour sa part Riccardo Alien. C'est pour ça que j'aime les WordUP! Ça t'oblige à toujours revenir devant la foule avec des contenus nouveaux et améliorés. C'est motivant.»

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