Nous avançons dans le désert sans boussole. Je regarde deux fois au même endroit, et je vois deux endroits différents. Devant, le guide marche d'un pas alerte, comme s'il suivait une petite route de briques jaunes, avec des flèches au néon. Je peine à tenir le rythme. Je m'enfonce. J'ai chaud. Je suis perdu raide. Dans cet environnement, je suis d'une inutilité remarquable.

Bruno Blanchet, collaboration spéciale LA PRESSE

J'aurais du amener mes raquettes.

- Comment faites-vous pour retrouver votre chemin, Hassan?

- Nous connaissons chaque colline, chaque butte et chaque arbre. Tu vois l'acacia là-bas?

Je cherche. Je devine une minuscule silhouette d'arbre, au bout d'un gros doigt qui pointe au loin.

- Lui, c'est «Le Vieux». Parce qu'il est courbé, comme le dos d'une vieille personne. Et il a toujours l'air de mauvaise humeur!

- Vous leur donnez des noms?

- Bien sûr! Ils ont tous des noms. Parce qu'ils sont nos amis et ils nous indiquent le chemin à suivre, depuis que nous sommes enfants. Alors, lorsque je reviens chez moi, et que je vois un arbre mort, je pleure. Avec lui, trop de souvenirs disparaissent...

Le vent soulève un nuage de poussière. Le dromadaire éternue. Il y a le soleil.

Et le bruit de vos pas.

Scouish, scouish, scouish.

Vous vous taisez. C'est le repli. Trop d'horizon, ça étourdit. Le Sahara vous donne le vertige. Vous entrez en vous-même. Pour vous accrocher à quelque chose. Mais face à l'immensité, vous réalisez vite votre fragilité. Votre vide existentiel. Et c'est dans un gouffre que vous plongez.

Dans le désert.

Vous rencontrez un gamin. Est-ce un mirage? Est-ce... moi? Est-ce que je deviens fou?

- Dessine-moi un mouton!

Un troupeau cavale. Vous n'êtes pas seul. Ils sont nombreux à habiter le désert.

Ce sont des nomades, ces errants paisibles, qui ne voudraient être nulle part ailleurs.

- Quel âge il a, votre dernier-né?

- Je ne sais pas. 18 ans. Peut-être 19?

Dans le Sahara, le temps ne se calcule plus en jours, en heures, en années.

Le temps est celui que l'on passe, là, maintenant, en compagnie des invités.

Le temps d'un thé.

Rien pour vous rassurer. Quand vous avez besoin d'un calendrier! Ou d'un cadran, pour vous réveiller.

La nuit tombe. Vous cherchez un toit. Vous cherchez une oasis. Vous cherchez une porte. Il n'y a rien et, pourtant, vous entendez une rumeur. Un crépitement. Un galop. Est-ce mon coeur qui bat? Est-ce mon sang, qui coule dans mes veines? Sont-ce mes neurones, qui pètent comme du pop-corn? Vous regardez au ciel. La Voie lactée vous sourit. Dans le silence de la nuit, vous entendez peut-être scintiller les étoiles.

Vous vous dites.

Parce que vous cherchez des mots, pour rendre l'expérience concrète.

Nouvel écueil.

Comment décrire une nuit de diamant?

Comment décrire le Sahara sans tomber dans le piège des images mille fois évoquées?

Je sors ma plume personnelle, et j'essaye.

Le Sahara, d'abord, c'est pas jaune.

Le Sahara, c'est souvent vert. Si on creuse, on peut trouver de l'eau. On peut aussi ne pas en trouver.

C'est mieux d'en amener.

Dans le Sahara, il pousse de la salade. Le guide en a cueilli, et on en a mangé. C'était sec. Parce qu'il ne pousse pas de vinaigrette.

Un désert de dunes n'est pas seulement excitant pour les amateurs de véhicules tout-terrain: pour les amateurs de mots croisés aussi, c'est vraiment excitant! Vous êtes enfin dans un erg, maudits chanceux.

Shigaga est un erg. De 40 kilomètres carrés. Le propriétaire du petit campement au milieu des dunes, il a un chat. Le chat est heureux. Comprenez, il a une méga-grosse litière.

Avec des vagues, comme sur l'océan.

Photo: Bruno Blanchet

Quelque part au Sahara...