(Ottawa) Malgré une demande minime de voyages, des compagnies aériennes canadiennes continuent de programmer des dizaines de milliers de vols mensuels, pour annuler la grande majorité d’entre eux plusieurs semaines avant le départ dans une stratégie que des experts appellent « appât et substitution ».

Christopher Reynolds
La Presse Canadienne

L’approche, adoptée par les transporteurs à la suite de l’effondrement de l’industrie mondiale du voyage en raison de la COVID-19, laisse les passagers aux prises avec des bons qu’ils ne peuvent jamais utiliser ou des vols qui décollent des jours plus tard que prévu.

Rob Przybylski et Courtney Ross devaient passer la fin du mois sur une plage au Costa Rica, sirotant des cocktails en compagnie de leurs proches venus célébrer leur mariage.

Le couple originaire d’Oshawa, en Ontario, ainsi que ses 84 invités se sont plutôt retrouvés avec 216 000 $ en moins, après que leur forfait-vacances de Sunwing eut été annulé en raison de la crise sanitaire.

Comme la plupart des compagnies aériennes au pays, Sunwing ne rembourse pas les passagers pour les vols annulés, leur proposant plutôt des bons de voyage valides pour deux ans.

Leur réservation initiale en avril avait été annulée par le transporteur lorsque la pandémie a cloué les avions au sol à travers le monde. Leur station balnéaire leur avait offert un remboursement, mais pas Sunwing, précise Rob Przybylski. Le couple a donc repoussé son escapade nuptiale au 27 novembre.

Sunwing a également annulé ce vol le mois dernier.

Leurs invités n’ont pas pu revoir la couleur de leur argent, au moment où bon nombre d’entre eux se retrouvent sans emploi, déplore M. Przybylski. « Ma mère est le parfait exemple. Elle n’a pas voyagé en 30 ans. Que va-t-elle faire avec un crédit ? »

Des données sur l’aviation de la firme Cirium montrent qu’Air Canada a supprimé plus de 27 000 vols, ou 70 % de son horaire de novembre entre le 25 septembre et le 9 octobre. Quelque 2000 vols de plus ont été annulés d’ici la fin octobre.

WestJet, qui a récemment commencé à offrir des remboursements pour les vols annulés contrairement à ses concurrents, a réduit son horaire de novembre d’environ 12 400 vols, ou 68 %, en une semaine le mois dernier.

Air Canada affirme que les horaires des vols ont toujours été sujets à changement et qu’il continue de les ajuster tandis qu’il tente de se remettre d’une réduction de capacité de plus de 90 %.

En une semaine, Air Transat a biffé plus de 63 % des vols à son horaire pour le mois de novembre.

John Gradek, expert en aviation et professeur à l’Université McGill, affirme que la stratégie est trompeuse et cynique, et constitue une réponse aux habitudes d’achat de dernière minute des clients dans un contexte de restrictions de voyage qui évoluent à cause de la pandémie.

« Le mot ’’cynique’’ est probablement trop faible, avance-t-il. Ça frôle la publicité trompeuse de promouvoir et vendre des choses en sachant qu’elles ne seront fort probablement pas ce que l’on offrira vraiment au client. »

Les transporteurs, de leur côté, invoquent les circonstances extraordinaires pour sabrer leurs horaires.

WestJet « absorberait » normalement les baisses temporaires de la demande, a déclaré la porte-parole Morgan Bell, mais la dégringolade de l’industrie a forcé la prise de « décisions difficiles, dont un ajustement de l’horaire plus fréquent ».

WestJet maintient une offre robuste jusqu’à la dernière minute afin d’accommoder un éventuel soubresaut de la demande, a fait valoir Mme Bell.

Sunwing n’a pas donné suite aux questions de La Presse Canadienne vendredi.

Le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau, fait état d’une situation « compliquée ». Il dit sympathiser avec les voyageurs et encourage les compagnies aériennes à les rembourser « si elles le peuvent ».

« En même temps, certaines de ces compagnies aériennes sont en grande difficulté quant à leur propre capacité à continuer de fonctionner si elles devaient rembourser tous les clients. »

Air Canada a conservé plus de 2,4 milliards en ventes de billets anticipées en date du 31 juillet, une somme considérable à rembourser après que ses revenus eurent chuté de 95 % au deuxième trimestre par rapport à la même période l’an dernier.

Les voyageurs ont droit au remboursement d’un service qui a été payé, mais qui n’a jamais été rendu, quels que soient les problèmes financiers des compagnies aériennes, objectent les défenseurs des droits des consommateurs ainsi que l’opposition à Ottawa.

Les conservateurs, le NPD et le Bloc québécois réclament que tout programme d’aide à l’industrie soit assorti d’exigences de remboursement.

Le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, a reproché au gouvernement de se comporter comme une filiale d’Air Canada vendredi.

En Europe et aux États-Unis, les autorités ont demandé aux compagnies aériennes de rembourser les voyageurs, entre autres conditions liées à leur soutien financier, allant d’un plafond sur les primes et dividendes des dirigeants à la réduction des émissions de gaz à effet de serre.