Les images de la Californie ravagée par les flammes l'automne dernier ont fait le tour du monde. Les incendies d'une ampleur historique ont anéanti des milliers d'hectares de forêt, tué plusieurs personnes, détruit des centaines de maisons et menacé les vignobles de Napa et de Sonoma. Six mois plus tard, la vie a repris son cours, mais la région porte encore les cicatrices des incendies, a constaté La Presse sur place.

Mis à jour le 6 juin 2018
Karyne Duplessis Piché LA PRESSE

Rene Byck a le coeur gros. Son vignoble Paradise Ridge Winery, en banlieue de Santa Rosa, est habituellement très achalandé au début du mois de mai. Mais pas cette année. Le producteur a perdu la majorité de ses installations et de sa production de vin le 9 octobre dernier.

Les collines verdoyantes qui entourent le vignoble ont gardé peu de traces des feux. Quelques arbres calcinés témoignent timidement des immenses incendies de l'automne. Les dommages sont pourtant bien réels.

Au milieu des quelques vestiges des bâtiments calcinés, Rene Byck raconte avec émotion la nuit où son entreprise, construite avec son père il y a 25 ans, est partie en fumée. « J'habite tout près, dit le propriétaire. Je voyais le feu au vignoble, mais j'étais davantage préoccupé pour la sécurité de mes enfants et de ma famille. Je n'étais pas émotif à l'époque. Maintenant, oui. »

QU'EN EST-IL DE LA VIGNE ?

Paradise Ridge Winery est l'un des rares domaines viticoles de la région de Sonoma à avoir brûlé l'automne dernier. Les flammes n'ont épargné aucune installation. Heureusement, elles ont laissé les vignes intactes.

« On dit que les vignes bloquent le feu, ajoute Rene Byck. Comme les branches sont jeunes et vertes, elles sont souvent épargnées. »

Son voisin Ken Moholt-Siebert n'a pas eu cette chance. Les vignes de son vignoble, Ancient Oak Cellar, font partie des rares qui ont été touchées. Dans le champ, les piquets de métal placés dans les rangées ont tordu sous la chaleur des flammes et donnent un aspect fantomatique à l'endroit. Depuis le drame de l'automne, la nature a repris ses droits. L'herbe est haute et, étonnamment, quelques feuilles vertes ont poussé au bout des tiges noircies.

« Il y a encore un peu de vie, mais ce n'est pas viable. Il faut tout arracher et recommencer », décrit-il.

Selon les chiffres déclarés au Commissaire à l'agriculture, 50 hectares de vignes ont brûlé à Napa et 37 à Sonoma, soit moins de 1 % de la superficie totale des vignobles de chacune des deux régions.

LE VIN ET LE FEU

La route Petrified Forest Road zigzague à travers la forêt des monts Mayacamas reliant les villes de Santa Rosa et Calistoga, dans la vallée de Napa. Le décor donne froid dans le dos. Sur le bord du chemin, des séquoias, des chênes et des pins, noircis par le feu, ont été coupés et attendent d'être ramassés.

Le chemin se rend jusqu'au mythique Château Montelena. Dans le panorama verdi par le printemps, on décèle tout près des taches noires et brunes, signe de la végétation brûlée.

Le domaine n'a pas perdu de vignes, mais il a perdu des raisins.

« La fumée était si intense, explique l'oenologue Ken Moholt-Siebert, on savait que ça ne donnerait pas un bon résultat. On n'a pas récolté la parcelle. On ne voulait pas vendre quelque chose de mauvais à nos clients. »

FAIRE DU VIN AVEC SON TÉLÉPHONE

Comme de nombreux autres vignobles, le Château Montelena a été évacué pendant les incendies en plein milieu des fermentations, un moment crucial pour la production de vin. Afin de sauver la récolte et d'éviter tout contact avec la fumée, l'édifice a été scellé et le système de climatisation arrêté. Le domaine possède une génératrice et des installations de vinification très modernes. L'oenologue a donc pu contrôler les fermentations avec son téléphone, chez lui, à Napa.

Sur la Silverado Trail, le scénario a été bien différent pour Pierre Birebent. OEnologue au domaine Signorello, il a combattu les flammes toute la nuit. En vain. Le bâtiment qui servait d'accueil aux visiteurs a brûlé.

QUAND LE VIN SE FAIT TOUT SEUL

Avant de quitter les lieux, M. Birebent a arrosé une dernière fois les cuves d'acier inoxydable situées à quelques mètres de l'édifice dans l'espoir de repousser les flammes. Par miracle, elles n'ont pas été touchées et le jus a fermenté.

« Le vin s'est fait sans moi », raconte-t-il, souriant.

Selon l'oenologue d'origine française, installé dans la vallée de Napa depuis 33 ans, le millésime 2017 est l'un des meilleurs des cinq dernières années. M. Birebent appréhende cependant que les consommateurs ne soient pas au rendez-vous, s'ils craignent que les vins « goûtent la fumée ».

VISITEURS SOLIDAIRES

Alors que le soleil de mai brille sur Napa, l'autoroute 29 qui traverse la vallée est très achalandée, comme d'habitude. Mais la situation était différente après les incendies.

Inger Shiffler accueille les visiteurs depuis 20 ans au domaine Robert Mondavi. Alors que le mois d'octobre est normalement très occupé, elle a vu les réservations s'annuler les unes après les autres.

« Les mois de novembre et de décembre ont été très tranquilles, mais ça reprend doucement. Les gens qui avaient annulé nous rappellent et reviennent. »

Non loin, sur la terrasse du domaine Signorello, deux chaises, une table et un parasol semblent attendre le retour des touristes. Ils devront être patients. La reconstruction est prévue pour 2020.

Les frais de transport ont été payés par le domaine Robert Mondavi - où la journaliste se rendait pour une formation -, organisation qui n'a exercé aucun droit de regard sur le contenu du reportage.

PHOTO KARYNE DUPLESSIS PICHÉ, COLLABORATION SPÉCIALE

Paradise Ridge Winery est l'un des rares domaines viticoles de la région de Sonoma à avoir brûlé l'automne dernier. Les flammes n'ont épargné aucune installation...

Photo fournie par Domaine Signorello

Photo aérienne des dégâts causés par le feu au domaine Signorello

Visiter ou pas?

Est-ce que les touristes peuvent visiter les vignobles de Napa et Sonoma malgré les incendies de l'automne ?

Oui. La majorité des domaines des deux régions viticoles sont ouverts au public comme à l'habitude. Selon l'Association des vignerons de la vallée de Napa, 90 % des vignerons n'ont pas été touchés par les incendies. La situation est similaire à Sonoma.

Les routes les plus fréquentées par les touristes, l'autoroute 29, la Silverado Trail à Napa et l'autoroute 12 à Sonoma, sont ouvertes. La végétation brûlée passe d'ailleurs souvent inaperçue dans les collines qui bordent la voie.

Quelle est la zone la plus touchée ?

La ville de Santa Rosa, dans la région de Sonoma, se remet tranquillement des incendies de l'automne. Les flammes ont rasé des quartiers entiers, dont plus de 1000 maisons dans celui de Coffey Park ainsi que plusieurs hôtels. Les principaux lieux sont désormais accessibles. Les débris ont été enlevés. Les voitures calcinées aussi.

« Les gens avaient jusqu'au début avril pour tout nettoyer », explique le vigneron Darek Trowbridge, dont le domaine Old World Winery se situe à deux rues de Coffey Park.

Toujours à Santa Rosa, les dommages sont encore évidents dans le quartier Fountainegrove. Cela n'empêche pas les golfeurs de s'élancer sur le terrain situé dans le quartier huppé.

Le nettoyage est fait, mais la reconstruction reprend lentement. Selon Darek Trowbridge, plusieurs résidants n'avaient pas ou peu d'assurance.

Peut-on goûter les vins de la vendange 2017 ?

Oui. Plusieurs vignobles servent déjà des blancs et des rosés produits avec les raisins de la vendange 2017. C'est le cas du domaine Honig à Rutherford où le plus récent sauvignon blanc est servi aux visiteurs.

Quant aux vins rouges, il faudra attendre au minimum une ou deux années avant qu'ils terminent leur élevage en barrique et qu'ils soient mis en vente.

Est-ce que les vins de la Californie goûteront la fumée ?

C'est peu probable. La vendange de l'automne dernier a été précoce, soit une dizaine de jours plus tôt qu'en 2016. L'Association des vignerons de la vallée de Napa estime que 90 % des raisins étaient récoltés lorsque les incendies ont commencé.

Tous les vignerons rencontrés ont affirmé avoir une ou deux parcelles, en majorité du cabernet sauvignon, qui n'étaient pas encore rentrées au moment des incendies La plupart ont récolté les raisins malgré la fumée et les ont vinifiés séparément.

OEnologue vedette chez Alpha Omega, Jean Hoefliger raconte avoir vendu à une distillerie des raisins de malbec « couverts de cendre » après les feux. Les fruits seront sans doute utilisés pour produire de l'alcool. Plusieurs autres vignerons ont fait de même avec leur vin présentant un goût de fumée.

Les cuvées 2017 ont été dégustées aux vignobles Inglenook et Robert Mondavi. Dans les deux cas, les vins ne présentaient pas de trace de fumée. Les rouges étaient denses et très fruités.