Alors qu'on nous recommande de protéger notre vie privée sur le web, le spécialiste des médias Jeff Jarvis nous assure que nous avons plus à gagner qu'à perdre en nous exposant. Entretien.

Mis à jour le 18 févr. 2012
Nathalie Collard LA PRESSE

Le web est un endroit dangereux, du moins, c'est ce que certains disent. Mais c'est loin d'être l'opinion de Jeff Jarvis, professeur et directeur du Tow-Knight Center for Entrepreneurial Journalism à la City University de New York. Selon ce blogueur influent, le web est un nouveau continent, un espace public qu'il faut absolument protéger contre ceux qui souhaitent le réglementer, une position qui va à l'encontre des idées reçues. «À mon avis, il n'y a pas de conflit entre les notions de vie publique et de vie privée, affirme-t-il en entrevue à La Presse. Je crois qu'on peut très bien être pour les deux. La protection de la vie privée est importante, et il y a suffisamment de gens qui s'en préoccupent. Quant à moi, je préfère m'attarder aux bons côtés de l'idée de vie publique et réfléchir à ses implications.»

De passage à Montréal cette semaine pour prononcer une conférence à l'invitation de l'Institute for the Public Life of Arts and Ideas de l'Université McGill, Jeff Jarvis a repris en gros le thème de son plus récent essai, Public Parts (traduit en français par Tout nu sur le web), paru l'automne dernier. Un livre intelligent dans lequel il explique que l'esprit de partage (partage de photos, d'idées, d'informations personnelles) qui caractérise si bien le web et les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter peut avoir un impact positif sur notre vie personnelle, professionnelle et collective.

Pour illustrer son propos, le spécialiste des médias a choisi un exemple très intime: son cancer de la prostate, sur lequel il a pratiquement tout dévoilé sur son blogue, buzzmachine.com. Ne faisant l'économie d'aucun détail - y compris les problèmes d'incontinence et d'impuissance liés à sa maladie -, il raconte que cette ouverture et cette transparence lui ont valu de nombreux témoignages qui lui ont été parfois plus utiles que bien des rencontres chez le médecin. En racontant ce qu'il vivait, dit-il, il a également trouvé réconfort et solidarité, la preuve, selon lui, que l'ouverture a du bon.

«Je comprends que nous voulions régler des problèmes de piratage, de décence ou de protection de renseignements personnels sur le web, mais il faut réglementer les comportements, pas la technologie. La technologie apporte le changement et le changement nous fait peur. Mais je crains qu'en utilisant les méthodes du présent pour réglementer l'avenir, on se prive de choses importantes. Twitter - et l'utilisation qu'en ont faite les révolutionnaires du Printemps arabe ou du mouvement Occupy - aurait-il pu exister si nous avions adopté une attitude de fermeture en limitant l'usage qu'on peut faire de la technologie?»

Des changements avec le temps

Comme Biz Stone, cofondateur de Twitter, l'a expliqué plus tôt cette semaine à La Presse, Jeff Jarvis est persuadé que nos comportements sur les réseaux sociaux vont changer d'eux-mêmes, avec le temps. «Nous n'avons même pas encore trouvé une façon d'interagir par rapport à notre courrier électronique, observe-t-il. Que fait-on lorsqu'on est bombardé de courriels et qu'on a envie de répondre: «Fichez-moi la paix»? On dit des choses comme: «Mon courriel est en panne» ou, pire encore, «ton adresse courriel n'est pas dans mon Google prioritaire, je ne te vois pas». Nous sommes en train de redéfinir notre façon d'interagir avec les autres. Cela se fera de façon naturelle, avec le temps.»

Jeff Jarvis adopte la même approche optimiste à propos des témoins (cookies) sur le web et de la perte de l'anonymat qu'ils entraînent pour les utilisateurs. «Je préfère être bombardé par des publicités qui peuvent m'être utiles plutôt que par n'importe quelle publicité, dit-il. Est-ce que, à force de recevoir des références qui correspondent à mes intérêts, je risque d'être prisonnier d'une caisse de résonance? Je ne crois pas. Une étude du Pew Center a démontré que les gens en ligne étaient mieux informés des idées de leurs opposants politiques que ceux qui n'allaient pas sur le web.»

En même temps, Jeff Jarvis défend toutefois le droit à l'anonymat. «C'est facile pour moi de revendiquer mon droit à la vie publique, je suis un homme blanc et riche dans un pays en paix, lance-t-il. Mais les dénonciateurs (whistleblowers) et les gens fragiles de notre société ont besoin de cette protection pour pouvoir prendre la parole. Quant à ceux qui se cachent derrière l'anonymat pour tenir des propos agressifs ou carrément bêtes, nous savons qui sont ces idiots et ils disparaîtront avec le temps, à mesure que nous trouverons des façons de récompenser les bons comportements. Cela dit, il y aura toujours des imbéciles.»