Ex-étoile du tennis dans les rangs juniors, le Canadien Filip Peliwo croit toujours qu’il peut appartenir à l’élite mondiale

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Dans toute l’histoire du tennis, seuls trois joueurs canadiens ont remporté un tournoi du Grand Chelem au niveau junior chez les garçons.

Deux d’entre eux, facilement reconnaissables, ont leur photo en format géant à l’entrée du stade IGA à Montréal. Denis Shapovalov a remporté Wimbledon en 2016 et Félix Auger-Aliassime, les Internationaux des États-Unis, la même année.

Le troisième joueur traverse chaque jour le parc Jarry pour aller s’entraîner au même stade. Loin des projecteurs, il passe systématiquement devant les photos de ses compatriotes. Comme un rappel ingrat de ses propres exploits qui ne l’ont pourtant pas propulsé sur le chemin du succès.

Originaire de Vancouver, Filip Peliwo n’est pas une vedette du tennis canadien. Ou du moins ne l’est plus. Ou pas encore.

En 2012, finaliste des quatre tournois du Grand Chelem, vainqueur de Wimbledon ET des Internationaux des États-Unis, il a terminé l’année au sommet du classement mondial junior, au moment même où Eugenie Bouchard faisait sa marque chez les filles.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Filip Peliwo et Eugenie Bouchard en 2012

Or, à sa septième saison chez les professionnels, Filip Peliwo, 25 ans, continue de manger son pain noir. Actuellement coincé au 267e rang mondial, il trime sur le circuit des tournois Challenger, à la recherche d’une fraction du succès qu’il a connu plus jeune.

« Je ne suis assurément pas là où je voudrais être dans ma carrière », confie sans détour le jeune homme en entrevue avec La Presse.

J’ai eu beaucoup de hauts et de bas, mais pour différentes raisons, notamment des blessures, et je n’ai jamais réussi à garder l’élan. Je n’ai pas encore explosé, mais je sais que j’en suis capable.

Filip Peliwo

Après une première année chez les pros plutôt heureuse, au cours de laquelle il est passé du 500e au 250e rang mondial, Peliwo a vu les choses se gâter. En 2014, son entourage a cru qu’un stage d’entraînement en Espagne le propulserait vers le haut. En vain.

De retour à Montréal après neuf mois d’exil, il a accumulé les défaites et vu son classement dégringoler, oscillant entre le 300e et le 600e rang. « Ma confiance est tombée à son plus bas », se souvient-il.

Puis, il y a deux ans, Frédéric Niemeyer, ex-joueur devenu entraîneur chez Tennis Canada, l’a pris sous son aile. Rapidement, le travail du duo a porté ses fruits. Peliwo a terminé l’année 2017 au 183e rang mondial et a encore gagné quelques échelons au début de 2018. Mais les mauvais plis sont revenus, et le Canadien n’a pas touché au top 200 depuis novembre dernier.

Tennis Canada finance toujours son entraînement, mais il prend la responsabilité de ses autres dépenses. À commencer par les voyages pour les tournois. Cette année, il n’a encaissé que 18 130 $ US (23 666 $ CAN) en bourses, et ce, même s’il s’est rendu en Israël, en Corée du Sud, en Chine, en Europe…

« Je perds de l’argent en ce moment, convient-il. Si j’atteins le top 100, ça peut changer assez vite. Mais, pour l’instant, ce n’est pas une formule durable. »

Hanté par le succès

Si Niemeyer a ajusté des éléments dans le jeu de son poulain, c’est surtout sur le plan mental qu’il a dû mettre l’accent. Et qu’il devra encore travailler. Beaucoup travailler.

« Quand un joueur atteint ce niveau-là chez les juniors, c’est parce que le talent est là », a expliqué Niemeyer à La Presse.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Filip Peliwo croit qu’il peut maintenir un haut niveau de compétition.

« Mais ce succès revient constamment le hanter, a-t-il poursuivi. Que Filip ait connu autant de succès, ça complique mon travail. Quand il faut changer des choses pour passer à un autre niveau, ça lui prend du temps à l’accepter, à sortir de sa zone de confort. Il va le faire, mais pour combien de temps ? C’est un énorme défi pour lui. »

À cet égard, Peliwo connaît ses démons.

Au cours de la discussion, le mot « constance » revient inlassablement. Un élément à trouver, mais surtout à garder et à reproduire.

Une constance qu’il aurait aimé mettre en place après avoir remporté le Challenger de Knoxville en novembre 2017. Ou après avoir atteint la finale à Jérusalem il y a quelques semaines. Ou après avoir battu l’année dernière l’Italien Matteo Berrettini, aujourd’hui 20e raquette mondiale.

Je dois trouver la confiance d’accomplir de grandes choses. Enfiler une série de victoires, rester en santé. Garder la concentration, reconnaître ce que je fais bien et le reproduire. C’est comme ça que je vais réussir à avancer. C’est quelque chose que Denis et Félix font très, très bien.

Filip Peliwo

Denis et Félix, ce sont évidemment Shapovalov et Auger-Aliassime, dont l’ascension semble irrésistible malgré leur jeune âge – 20 et 18 ans, respectivement.

Filip Peliwo le dit d’emblée : il ne pourrait être plus heureux du succès des deux jeunes sensations. « Ce sont de bons gars, humbles, qui travaillent fort. Ça me motive de voir ce qu’ils accomplissent », dit-il. Mais, aux yeux de Niemeyer, la grille d’analyse doit changer.

« Il faut arrêter de comparer qui que ce soit à Félix et à Denis, tranche-t-il. Ce sont des cas d’exception : moins de 1 % des joueurs explosent comme ça en sortant du junior. Le cheminement de la plupart des joueurs ressemble à celui de Filip. »

Inspiration

Malgré les écueils sur sa route, Peliwo garde le cap et continue de croire qu’il peut maintenir un haut niveau de compétition.

Voir Roger Federer, à presque 38 ans, se livrer à un marathon de 5 heures en finale de Wimbledon la semaine dernière a été pour lui une véritable inspiration.

« En prenant soin de leur corps, les joueurs réussissent à étirer leur carrière, fait-il remarquer. Feliciano López vient de remporter le Queen’s en simple et en double à 37 ans. Ça me donne l’espoir de connaître une longue carrière. »

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

Filip Peliwo dispute sa septième saison chez les professionnels.

« Si beaucoup d’athlètes arrivent au sommet à 28 ans, c’est parce qu’ils se connaissent mieux, abonde Frédéric Niemeyer. Ils se concentrent sur les bonnes choses. Un gars comme Filip, il ne faut pas le lâcher. Si je ne croyais pas en lui, je ne travaillerais pas aussi fort avec lui. »

Mais pour passer à l’étape suivante, de son propre aveu, Peliwo devra vaincre l’obsession du classement et miser sur ce qu’il peut contrôler. Miser sur ses armes, en développer de nouvelles.

Je dois me focaliser sur le processus, puis les choses vont se mettre en place.

Filip Peliwo

Une (autre) tuile vient toutefois de lui tomber sur la tête. Au cours d’une séance d’entraînement la semaine dernière à Winnipeg, prélude à une tournée canadienne qui devait l’amener à Gatineau, à Granby, puis à Montréal, il s’est blessé au muscle ischiojambier de la jambe droite. Forcé à une quasi-inactivité, il croise les doigts pour un retour à la Coupe Rogers, son tournoi favori de l’année.

Une épreuve de plus pour un jeune homme qui s’en serait volontiers passé. Mais il en a trop surmonté pour se laisser abattre et perdre de vue le rêve qu’il caresse depuis longtemps.

« Je dois garder les choses simples, rappelle-t-il. J’adore le tennis, le sport, la compétition, et ça ne changera pas. C’est ce que j’ai fait toute ma vie ! J’ai toujours voulu me rendre au sommet, jouer contre les meilleurs. Et je sais que j’en suis capable. »