En remportant le titre d’athlète masculin par excellence de l’année du sport universitaire, le 25 juin, Aboubacar Sissoko n’a pas pu s’empêcher de regarder dans le rétroviseur.

Pascal Milano Pascal Milano
La Presse

L’ancien milieu de terrain des Carabins de l’Université de Montréal repense aux essais, en Europe ou au Canada, qui n’ont pas débouché sur des contrats. « Il y a cinq ou six ans, personne n’aurait parié sur moi au niveau talent », lance-t-il.

Il voit ensuite les visages de ceux qui l’ont aidé à « prendre sa revanche » : Pat Raimondo et François Bourgeais, entraîneurs respectifs des Carabins et du CS Saint-Hubert (Première Ligue de soccer du Québec), ses coéquipiers et surtout sa famille.

L’un de ses grands frères, Adama, a montré la voie en portant les couleurs des Carabins. Sa mère, Yacine, a également été de tous les moments, joyeux ou pas. Avec un petit plat par-ci ou des mots d’encouragement par-là, elle a apporté un soutien indéfectible à son garçon de 24 ans.

Elle n’a cependant pas pu voir le point d’exclamation d’une saison riche en grands moments collectifs et individuels. Elle est décédée en mai dernier. C’est à elle, et à son père qui s’est éteint alors qu’il n’avait que 17 ans, qu’il dédie ce titre.

Il n’y a pas une journée où je ne pense pas à ma mère. Elle m’a toujours aidé, elle a toujours été là pour moi. L’année dernière, elle était présente à tous mes matchs.

Aboubacar Sissoko

« Même quand j’étais à Halifax [lors du camp d’entraînement des Wanderers], je l’appelais 10, 15 fois par jour, dit Sissoko au bout du fil. Chaque jour, je pleure son décès, même si ça ne va rien changer. C’est la vie, je l’ai perdue, mais elle reste dans mon cœur. »

« Ça nous a fait beaucoup de peine parce qu’il a perdu sa maman, mais c’est comme si toute l’équipe avait perdu une maman, ajoute Raimondo. Sa mère était formidable. Elle faisait à manger pour beaucoup de nos gars, surtout pour ceux qui étaient de l’étranger. Elle était une supportrice inconditionnelle depuis l’époque d’Adama, mais elle était beaucoup plus présente aux matchs d’Abou. Elle était tough dans le froid avec sa couverture. »

Premier contrat

Après un titre au niveau provincial et une finale du championnat canadien, Sissoko est devenu le premier membre des Carabins à être choisi l’athlète masculin par excellence au Canada, tous sports confondus.

Parallèlement, il a signé un premier contrat professionnel avec les Wanderers d’Halifax, dans la Première Ligue canadienne (PLC), et participé à son premier camp d’entraînement dans la MLS. Avec les Whitecaps de Vancouver, cet hiver, il dit s’être retrouvé rapidement à l’aise dans un environnement favorable.

« Je ne devais rester que trois ou quatre jours, mais j’ai réussi à rester toute la présaison avec eux. Chaque jour, j’apprenais de nouvelles choses et de nouvelles tactiques. Marc Dos Santos m’a aussi aidé sur le plan mental pour devenir un joueur capable d’évoluer sous pression. Je suis plus complet qu’avant. […] Il a dit qu’ils allaient continuer à suivre mon parcours parce que je n’avais pas d’expérience professionnelle. »

Cela va bientôt changer. Il aura finalement une chance à Halifax après avoir été écarté par le Forge d’Hamilton « pour des raisons politiques » l’an dernier, précise-t-il. La déception avait été immense.

PHOTO JAMES HAJJAR, FOURNIE PAR LES CARABINS DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

Aboubacar Sissoko en action avec les Carabins de l’Université de Montréal

« Il trouvait que les choses étaient un peu injustes et il ne comprenait pas ce qu’il fallait faire pour avoir une chance, explique Raimondo après l’épisode avec le Forge. Il n’a pas lâché, il a continué à travailler et il va enfin avoir la chance d’avoir plus de visibilité.

« Certains joueurs se développent un peu plus tard. Ils ne sont pas prêts à 15 ou 17 ans, mais ils le deviennent à 21 ou 22 ans. J’espère aussi que, grâce à lui, les gens vont s’apercevoir que le niveau universitaire est quand même pas mal. »

Durant cinq ans, Raimondo a été le témoin de l’évolution de Sissoko en dehors du terrain. « Il est entré comme un petit jeune et il est parti comme un homme. » Il a aussi vu un joueur qui a pris de plus en plus de place lors des matchs. Rappelons que les Carabins ont remporté le premier titre national de leur histoire, en 2018.

« Il travaille pour ses coéquipiers et il est généreux dans les efforts et dans son énergie. […] Selon moi, il a les qualités pour jouer en MLS. »

En attente du début de saison

La première étape de sa carrière professionnelle se déroulera dans les Maritimes. En raison de la COVID-19, la deuxième année de la PLC n’a pas pu démarrer le 11 avril comme prévu. Au moment de l’entrevue, seuls les entraînements par petits groupes étaient autorisés.

Malgré tout, la pandémie a déjà montré un esprit de groupe au sein de l’équipe où l’on retrouve Omar Kreim, un autre membre important des Carabins, et plusieurs anciens de l’Impact, dont Louis Béland-Goyette.

Sissoko illustre : « J’étais parti à Montréal avant de revenir à Halifax, où j’ai dû rester chez moi pendant 14 jours. Je faisais mon épicerie en ligne et des coéquipiers partaient chercher mes courses pour les ramener chez moi. »

Si on peut compter sur un coéquipier en dehors du terrain, c’est plus facile de se battre l’un pour l’autre sur le terrain.

Aboubacar Sissoko

Il est conscient que de bonnes prestations à Halifax pourraient peut-être déboucher sur de bonnes occasions en MLS ou ailleurs. À travers ses espoirs et ses rêves, il s’est fait une grande promesse : celle de revoir fréquemment le Mali, son pays de naissance.

« Je vais y aller plus souvent puisque c’est là que mon père et ma mère sont enterrés. Je me dois d’y aller chaque année pour me recueillir sur leurs tombes. »

De retour à l’entraînement

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Pat Raimondo, entraîneur-chef de l’équipe masculine de soccer des Carabins de l’Université de Montréal


Les Carabins s’apprêtaient à affronter les Ravens de l’Université Carleton, le 12 mars, quand la COVID-19 a entraîné la suspension des activités. C’est à distance qu’ils ont passé les derniers mois. « On faisait des appels Zoom chaque semaine pour rester en contact et pour voir comment ça allait. Nos Français sont retournés en France et ils y sont encore », raconte l’entraîneur-chef Pat Raimondo. Les séances d’entraînement, optionnelles, ont repris il y a deux semaines avec une vingtaine de joueurs. « On s’entraîne deux fois par semaine en attendant de savoir s’il y aura une saison d’automne. » Sur le plan de l’effectif, il devra composer avec les départs d’Aboubacar Sissoko et d’Omar Kreim. « On a perdu deux gros morceaux. On devra remplacer deux super guerriers et deux super leaders. »