Au printemps 2014 ou 2015, Mikaël Kingsbury s’est rendu en Suède pour donner quelques leçons à des skieurs locaux. Un adolescent très motivé d’une quinzaine d’années avait alors retenu son attention. Des années plus tard, ce jeune skieur devenu un homme s’est placé entre Kingsbury et son rêve d’une deuxième médaille d’or olympique. Récit d’une soirée hors de l’ordinaire aux Jeux de Pékin.

Mis à jour le 5 février
Simon Drouin
Simon Drouin La Presse

(Zhangjiakou) « Bien sûr, j’aurais aimé qu’elle soit en or, je pense que tout le monde le sait. Mais j’ai tout donné, je n’ai donc aucun regret. »

La première question était un peu cruelle : y a-t-il une part de déception après avoir remporté cette médaille d’argent, une troisième médaille à trois Jeux olympiques consécutifs, ce qu’aucun skieur acrobatique masculin n’avait réalisé jusque-là ?

« Non. Pour vrai, non, a assuré Mikaël Kingsbury samedi soir. Les Jeux olympiques, à la base, c’est déjà assez stressant. Même quand tu es champion olympique. Je me suis dit : “Heille, ils vont être cool, ces Jeux-là. Et je vais être cool en haut de la piste.” »

Cool, il l’a été quelques minutes plus tôt, au moment de s’élancer pour sa descente finale aux Jeux de Pékin.

L’athlète de Deux-Montagnes avait répété le scénario des centaines de fois. Ikuma Horishima, son grand rival des dernières années, s’était bien débrouillé, mais pas de quoi l’effrayer. Avec le vent qui soufflait, il n’a pas entendu le score. Son entraîneur Michel Hamelin le lui a dit. « OK, c’est bon, I got this », a répondu son protégé quelques secondes avant son départ.

Kingsbury a fait son numéro habituel, dévalant la pente comme un métronome et réalisant deux sauts parfaits. En traversant la ligne, il a brandi le poing droit, avant de se plier en deux et de lancer ses skis dans la neige, comme s’il se soulageait d’un énorme poids. Son intuition était bonne : il avait devancé Horishima.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Mikaël Kingsbury était satisfait de sa descente en finale.

Voyez la dernière descente de Mikaël Kingsbury

Il ne restait qu’un finaliste au sommet du parcours de Secret Garden : Walter Wallberg, un rapide et costaud Suédois qui revendique 12 podiums en Coupe du monde, mais aucune victoire. Pour espérer déloger le meilleur bosseur de tous les temps, il aurait à réaliser la descente de sa vie.

En 23,70 secondes, Wallberg a réussi le temps le plus rapide de la finale, avalant ces bosses pas commodes à un rythme fou, sans commettre une seule erreur. Ses sauts n’avaient rien à envier à ceux du Québécois.

Quand je me suis accoté sur le mur et qu’il a croisé la ligne d’arrivée, j’ai fait : “Ouf ! Ça va être tough !”

Mikaël Kingsbury

Les juges ont confirmé ses craintes, attribuant un peu plus d’un point de plus au Suédois de 21 ans, qui a ainsi succédé au Canadien sur le trône olympique. Essentiellement, ça s’est joué sur la vitesse.

« Il a poussé sa dernière descente peut-être plus qu’on l’avait tous imaginé, a admis Kingsbury. Quand j’ai vu mon score, j’ai fait : “Ouain, il faut que Walter en sorte une grosse.” C’est exactement ce qu’il a fait, il a réussi. C’est cool pour lui et pleinement mérité. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Mikaël Kingsbury, Walter Wallberg et Ikuma Horishima

L’après-course

Kingsbury connaît bien Wallberg pour l’avoir entraîné lors d’une clinique en Suède, il y a sept ou huit ans. « C’est un bon gars, qui vient d’une bonne famille, très travaillant et aussi passionné par son sport. »

Le nouveau champion ne cachait pas sa joie de succéder à son idole de toujours.

J’admire Mik depuis que j’ai commencé à skier. Je me souviens que je lui avais demandé comment il préparait ses skis, ses trucs dans les bosses. C’est très spécial.

Walter Wallberg

Avant le début de la conférence de presse, Wallberg s’est brièvement entretenu avec la première ministre de Suède. « Elle était impressionnée par mon ski. Elle m’a demandé comment j’allais célébrer. Elle m’a dit que les restrictions [contre la COVID-19] étaient levées. Ce sera probablement spécial… »

Il a invité Kingsbury à l’accompagner. Isolé dans sa bulle depuis plus d’un mois, le triple médaillé olympique a paru intéressé.

Sur la tribune, le vice-champion a fait prendre des photos sur son téléphone. « C’est pour ma mère », a-t-il indiqué à l’attaché de presse de l’équipe canadienne. Loin des siens pour ces Jeux si particuliers, il a tenu à faire part de son expérience depuis son arrivée en Chine. Sur son casque orné de la feuille d’érable, il a fait inscrire le nom de chacun des membres de sa famille élargie, de même que celui de tous ses collaborateurs.

Après la cérémonie du podium, où Horishima occupait la troisième marche, il a eu un petit conciliabule avec tous ses entraîneurs. L’un d’entre eux lui a ébouriffé les cheveux après qu’il a retiré son casque. « Ost… que t’es hot ! », lui a lancé Michel Hamelin, qui l’accompagne depuis le début du cycle olympique.

« Tu vois sa face quand il a embarqué sur le podium, a noté l’entraîneur. Il y a une déception. On travaille fort, ça fait quatre ans, il a gagné beaucoup de Coupes du monde. Son but était aussi d’accoter un peu ce qu’[Alexandre] Bilodeau avait fait, deux médailles d’or en ligne. C’est sûr qu’il y a une déception, mais on est très fiers de notre processus. »

À 29 ans, Kingsbury est conscient qu’il se fait vieux dans un sport à fort impact comme le sien.

La motivation est toujours là. Que j’aie terminé 20e ou que j’aie gagné, j’aime ce que je fais. Je ne sais pas encore si je vais avoir la chance de participer aux prochains Jeux. Je ne veux pas regarder trop loin en avant. J’ai envie de continuer à pratiquer mon sport, mais on va y aller une année à la fois.

Mikaël Kingsbury

Pour l’heure, il est temps de rentrer à la maison, de « laisser tomber le masque un peu », et de déposer cette médaille d’argent sur le manteau du foyer à Saint-Sauveur.

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