Premiers concernés, les athlètes québécois ne sont pas insensibles aux rumeurs d’annulation des Jeux olympiques de Tokyo. Tour d’horizon d’un groupe sur les dents.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Katerine Savard était chez l’ostéopathe quand elle a reçu la demande d’entrevue, mardi midi. Sujet : l’incertitude entourant la présentation des Jeux olympiques de Tokyo. « Est-ce qu’on a appris quelque chose de nouveau ? », a répondu la nageuse dans la minute.

Depuis quelque temps, Savard n’en finit plus de retourner les scénarios dans sa tête. « Je suis très consciente qu’une annulation est possible, a dit celle qui vise une troisième qualification. Tous les athlètes en sont conscients en ce moment. »

La multiplication des « rumeurs » est une source continuelle d’angoisse, admet l’athlète de 27 ans. Dans son groupe d’entraînement, réduit au minimum, tout le monde « est un peu irritable ». « Ça devient lourd. »

Sur la foi d’une source anonyme au gouvernement, le prestigieux quotidien britannique The Times a annoncé la semaine dernière que la décision de ne pas tenir les Jeux était déjà prise par le Japon, qui ne chercherait que le bon moment pour le confirmer sans perdre la face. Le pays tenterait d’obtenir auprès du Comité international olympique (CIO) les prochaines dates disponibles, en 2032.

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La nageuse Katerine Savard

La veille, Savard avait appris par courriel que tout le processus de sélection olympique de Natation Canada (SNC), déjà modifié, était carrément interrompu. Les deux éléments étaient-ils liés ? « J’ai commencé à paniquer un peu. »

Le lendemain, le CIO a « catégoriquement » nié l’information avancée par The Times. Le Comité olympique canadien (COC) s’en est remis au CIO et au comité local, réitérant sa « confiance que les Jeux peuvent être organisés avec succès et en toute sécurité ». De son côté, SNC a précisé que les essais olympiques et paralympiques en format réduit, prévus au début d’avril, étaient repoussés du 24 au 28 mai.

« Ça redonne un peu d’espoir, a souligné la médaillée de bronze de Rio, de retour d’un massage. C’est mon dernier grand rêve de natation de faire les Jeux olympiques. Je m’accroche à ça et j’espère au plus profond de moi-même qu’ils auront lieu. »

Meaghan Benfeito a elle aussi reçu comme « un choc » la manchette du journal britannique.

« J’ai regardé mon chum et je suis partie à rire, a confié la plongeuse montréalaise. Je n’étais pas sûre de comprendre ce qui se passait. Ça sortait un peu de nulle part. On n’avait rien entendu [à ce sujet] depuis un moment. Ça a pris deux ou trois minutes avant que je commence à vraiment pleurer. »

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La plongeuse Meaghan Benfeito

La triple médaillée olympique s’est remise en question : « Est-ce que je vais à l’entraînement demain ? Qu’est-ce que je fais de ma vie ? »

Son copain l’a aidée à mettre les choses en perspective, lui conseillant de se concentrer sur ce qu’elle pouvait contrôler, soit sa préparation. Depuis, Benfeito continue d’avancer en croisant les doigts et en se faisant la promesse de ne plus se fier aux « rumeurs ».

« Ça va être important de savoir que des articles comme ça sortiront dans les prochains mois, a-t-elle noté. Tant que ça ne viendra pas du CIO, il faudra ne pas les lire ou les laisser aller. Ce sont [les dirigeants] du CIO qui donneront la réponse. »

Laurence Vincent Lapointe préfère aborder l’incertitude ambiante avec philosophie.

« Je ne trouve pas que ça change quoi que ce soit parce que c’est incertain depuis le début, a réagi la canoéiste au sortir d’un entraînement dans l’île de Vancouver. La pandémie, on ne sait pas si ça va durer encore un mois, deux mois, un an ou deux ans. Au contraire, je pense que c’est bien qu’on soit capables de se dire que si ça dégénère, on n’essaiera pas de faire quelque chose qui va à l’encontre de la sécurité du monde. Je préfère qu’on soit réalistes. »

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La canoéiste Laurence Vincent Lapointe

L’arrivée de vaccins contre la COVID-19 lui fait croire que la présentation des Jeux l’été prochain est « réalisable ». Elle s’y prépare donc en conséquence. En revanche, elle assure qu’elle vivrait une annulation avec sérénité, même si elle devait se retirer avant les prochains, en 2024. Ses 13 titres mondiaux et ses 3 records lui permettent déjà d’être satisfaite de sa carrière.

« Si je ne pouvais pas y aller, j’aurais l’impression que je n’étais juste pas due », a-t-elle évoqué avant d’ajouter : « Si ça n’arrive pas, ce n’est pas grave. Des Jeux olympiques, il y en aura d’autres. Ce n’est pas la fin du monde. »

Les mois d’angoisse qui ont suivi son test antidopage positif, dont elle a été blanchie, l’ont peut-être préparée à une telle situation, a convenu Vincent Lapointe. « Je pense que ça m’a aidée à me donner un peu de recul. »

« Ça m’énerve un peu… »

Antoine Valois-Fortier admet que ce type de nouvelles ajoute « un stress et une anxiété chez les athlètes ». « D’autant plus que c’est une source crédible comme le Times, qui a l’habitude de vérifier ses affaires », a souligné le judoka, au dernier jour d’une quarantaine qui a suivi son retour du Tournoi des maîtres de Doha.

« Ça m’énerve un peu parce que j’ai l’impression que les gens répondent à une question dont personne ne connaît la réponse. Dans le fond, personne ne le sait, même pas les gens du CIO ou le gouvernement japonais. »

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Le judoka Antoine Valois-Fortier

À l’instar de Dominick Gauthier, dirigeant de B2Dix qui a publié une chronique sur le site de Radio-Canada, Valois-Fortier prône la patience et souhaite que la décision finale soit prise le plus tard possible.

« Je reste concentré sur mon plan et je n’en déroge pas, c’est certain, a conclu le triple médaillé mondial. Je me prépare comme s’il n’y avait aucun doute dans ma tête qu’il va y avoir des Jeux. Quand il y aura une réponse définitive, on gérera en conséquence. »

La Floride, « c’est sérieux ? »

Les quatre athlètes interrogés ont réagi avec scepticisme à la proposition du responsable des finances de l’État de la Floride d’accueillir les Jeux olympiques si Tokyo se désistait. « J’ai écrit à Nico pour qu’il dise à ses enfants de préparer leur sac parce qu’ils s’en allaient à Disney World l’été prochain ! » a blagué Antoine Valois-Fortier, en référence à son entraîneur Nicolas Gill. « Je ne l’ai pas vue venir, celle-là. Poser une candidature à six mois des Jeux, je ne sais pas trop ce que j’en pense ! C’est sérieux ? » Jimmy Patronis, le responsable en question, dit avoir envoyé une lettre au CIO pour vanter la capacité organisationnelle de la Floride dans le contexte de la pandémie. Meaghan Benfeito a affiché la même surprise : « Je crois plus aux chances de Tokyo qu’à celles des États-Unis. » Même son de cloche de Laurence Vincent Lapointe, à qui cette idée semble « irréaliste ». « Rendu là, aussi bien les annuler. » Katerine Savard se demande si un « milliardaire » ne serait pas prêt à tenir un évènement ponctuel pour réunir les meilleurs athlètes de la planète, quitte à étaler les compétitions de chaque discipline dans le temps : « Juste pour avoir l’occasion de représenter le pays une dernière fois, être dans un environnement de performance. »