Au hockey mineur, il n’est pas anormal de voir un père être l’entraîneur de l’équipe de son enfant. Dans les rangs professionnels, par contre, c’est plutôt rare, pour ne pas dire exceptionnel. C’est néanmoins le cas de Sylvain et Olivier Rodrigue qui, contre toute attente, se sont retrouvés au sein de la même organisation.

Katherine Harvey-Pinard
Katherine Harvey-Pinard La Presse

Sylvain est entraîneur des gardiens de but des Condors de Bakersfield, le club-école des Oilers d’Edmonton, depuis des années. Son fils aîné, Olivier, a joué cette année ses premiers matchs chez les professionnels, aussi avec les Condors. Une campagne qui s’est conclue par la conquête du championnat de division.

Olivier a été repêché par les Oilers en 2018. Son père, assis à ses côtés dans les gradins de l’American Airlines Center de Dallas, était tout aussi surpris que le reste de la famille quand le nom de son fils a résonné dans les hauteurs de l’amphithéâtre.

« Je n’étais pas impliqué, je n’étais pas au courant et je ne pensais vraiment pas que ça arriverait avec les Oilers, se souvient le paternel. Je n’avais pas ce feeling. »

Une belle surprise pour toute la famille. Puis, après l’encan annuel, la vie a repris son cours : Olivier est retourné au Québec pour poursuivre sa carrière junior, tandis que sa mère Catherine Fortin et son frère Émile déménageaient officiellement de Chicoutimi à Bakersfield quelques mois plus tard afin de rejoindre Sylvain.

On fait un saut de quelques années pour se transporter en janvier dernier. Olivier, qui évoluait en Autriche depuis le début de la saison, a été rappelé sur l’équipe de réserve des Oilers, avant d’être relégué chez les Condors. Pour la première fois depuis longtemps, la famille était réunie dans une même demeure, sous les palmiers et le chaud soleil de la Californie. Pour le père et l’aîné, c’était aussi les retrouvailles sur la patinoire.

Toute l’année, ç’a été spécial.

Olivier Rodrigue

« Quand j’étais plus jeune, il embarquait quelquefois avec moi sur la glace pour les entraînements, se souvient le jeune homme de 20 ans. Il était souvent parti sur la route, mais quand il en avait la chance, il venait avec moi. Maintenant, de se retrouver à travailler ensemble, c’était spécial les premiers moments. Mais au bout du compte, il a un travail à faire et j’ai un travail à faire… »

Cette phrase, le paternel l’a prononcée aussi quelques minutes plus tard. Même si leur histoire est à faire rêver, tous deux sont catégoriques : pas question de favoritisme.

« Le coaching n’est pas pareil, admet tout de même Sylvain Rodrigue. Tu sais que c’est ton gars, mais tu as un travail à faire et il n’y a pas d’histoire de passe-droit. On est dans une business et on n’est pas là pour faire plaisir au monde. Il y a des décisions à prendre. Nous, ç’a toujours été la mentalité que tu dois mériter ton chandail. »

Et Olivier ne fait pas exception à la règle.

Je ne crois pas que quelqu’un qui serait venu dans notre vestiaire aurait pu dire que j’étais son fils. On essayait de garder profil bas.

Olivier Rodrigue

La famille avait établi quelques règles. Par exemple, pas question de parler de hockey – ou plutôt des Condors – à la maison.

« On l’a respectée, assure le père. On écoute du hockey et on jase de hockey, mais ce n’est pas vrai qu’on va faire de la vidéo ensemble. À la patinoire, on fait nos choses et rendus à la maison, on redevient une famille normale. »

Pas de pression

Ancien des Saguenéens de Chicoutimi et des Foreurs de Val-d’Or, Sylvain Rodrigue a lui-même connu une belle carrière au hockey. Depuis le début des années 2000, il a été entraîneur des gardiens pour différentes organisations, notamment en Allemagne et en Suisse. Pendant 10 ans, il était absent 22 jours par mois.

PHOTO MARIANE L. ST-GELAIS, LE QUOTIDIEN

Olivier et son père Sylvain Rodrigue

« Émile et moi, on a toujours été habitués au fait qu’il n’était pas là, si on veut. On a tout le temps baigné là-dedans. Ça ne nous a jamais vraiment trop affectés », laisse entendre Olivier.

Pour le paternel, cependant, c’était une autre histoire.

C’était dur parce que j’ai manqué plein de choses. Le Tournoi pee-wee de Québec, je ne l’ai pas vu. Les Coupes Dodge, je n’ai pas été témoin de ça. J’ai manqué plein de choses de la vie normale aussi à la maison.

Sylvain Rodrigue

Chez les Rodrigue, il n’a jamais été question de faire pression sur les enfants pour qu’ils gardent les buts comme l’avait fait leur père… Au contraire ! « La seule pression qu’on a mise, c’est pour qu’Oli ne goale pas ! », lance Sylvain à la blague.

Force est de croire que la vie fait bien les choses. Olivier gagne aujourd’hui sa vie avec le hockey et la sympathique famille habite sous un même toit. Et ça fait du bien.

« La famille [du Saguenay] nous manque, précise toutefois le jeune gardien. On se sent loin, des fois c’est plus difficile avec les heures de décalage. Mais on est bien ici. »

Au bout du compte, c’est une expérience de vie qu’on va avoir vécue. Ce n’est pas tout le monde qui peut dire qu’il va avoir joué ou habité en Californie.

Olivier Rodrigue

La folle année d’Olivier

L’année que vient de passer Olivier Rodrigue n’est pas banale. En mars 2020, il terminait son stage junior avec les Wildcats de Moncton dans la LHJMQ. En 181 matchs dans le circuit Courteau, il a maintenu un pourcentage d’arrêt de ,900 et une moyenne de buts accordés de 2,70.

Puis, à la fin de l’été, le cerbère s’est rendu à Edmonton, dans la bulle des Oilers pour le tour de qualification des séries éliminatoires. Là-bas, il a proposé à l’organisation d’aller jouer en Europe pour la saison. Après un court passage en Suisse, il s’est retrouvé avec les 99ers de Graz, en Autriche, avec qui il a disputé 23 parties – et attrapé la COVID-19, mais il s’en est sorti sans trop de symptômes.

« Mon but, c’était de revenir dans la Ligue américaine pour faire mes débuts professionnels, explique le principal intéressé. Je voyais ça comme une adaptation pour passer du junior au professionnel ici [en Amérique du Nord]. »

Au bout du compte, je pense que ç’a vraiment été bon pour moi de voir un peu le monde pro européen. Au moins, j’avais déjà plusieurs matchs de joués quand je suis arrivé ici.

Olivier Rodrigue

Un soir après un match, Rodrigue a reçu l’appel d’Edmonton : le gardien Mike Smith s’était blessé. Rappelé sur l’équipe de réserve, il a fait ses valises dans la hâte et est parti pendant la nuit. Il est arrivé au Canada deux jours plus tard, après quelques complications liées à la pandémie. Mais entre-temps, les Oilers avaient réclamé le gardien Troy Grosenick au ballottage. Rodrigue a donc été envoyé à Bakersfield.

Là-bas, il a gardé les buts pour 11 rencontres (4 victoires, 5 défaites). Il a maintenu un pourcentage d’arrêt de ,894 et une moyenne de buts alloués de 2,99.

« La différence que j’ai remarquée, c’est vraiment les habitudes de travail des gars et tout le déroulement, fait savoir celui qui a remporté l’or avec Équipe Canada junior en 2020. Ça revient pas mal plus vite au filet, donc tu n’as plus vraiment le temps d’analyser le jeu. C’est vraiment de réagir le plus vite possible. »

Questionné sur les performances de son fils, Sylvain Rodrigue y va match par match. Si on ignore le lien familial qui le lie à Olivier, on ne pourrait pas le deviner à l’écouter parler. Selon lui, le jeune homme a mis de bonnes cartes dans son jeu pour la saison prochaine.

« Les performances ont été en croissance du début à la fin, dit-il. Par son travail, il a mis une éthique de travail à côté de son nom. Les coachs en entendaient parler, mais ne l’avaient pas vu au quotidien. C’est de continuer à travailler fort. C’est tellement un travail de détails, notre job. On est dans un monde à part, les gardiens. »