Chaque semaine, deux journalistes de la section des sports s’affrontent dans une joute rhétorique parfois sérieuse, souvent moins. Cette semaine, Mathias Brunet et Guillaume Lefrançois se lancent dans un débat qui ne laisse personne indifférent : Wayne Gretzky ou Mario Lemieux ? Qui est le plus grand ?

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Mathias Brunet Mathias Brunet
La Presse

Guillaume

Salut, tidlidé ! Je regardais le match des Giants de New York dimanche dernier et je voyais aller Shane Lemieux, un joueur de ligne offensive qui porte le 66. Pourquoi le porte-t-il ? La Presse n’a pas pu avoir de confirmation, mais tout porte à croire que c’est parce qu’il sait très bien que Mario Lemieux est le plus grand joueur de l’histoire du hockey. En connais-tu, des Gretzky qui portent le 99 dans d’autres sports ? Ne m’arrive surtout pas avec Vyacheslav Gretsky, qui a le 99 à Minsk. C’est l’équivalent des imitations un peu poches comme les souliers Exco et Converted.

Mathias

Comme tu sais, mon cher Guillaume, nous sommes à une époque où il faut faire ses recherches sur l’internet, les complotistes nous l’ont appris. Rassure-toi, il n’y a nullement de complot ici, mais une courte recherche m’a justement permis d’apprendre que ton cher bœuf Shane Lemieux portait le 68 à l’Université de l’Oregon, avant de se joindre aux Giants cette année. Un « Lemieux » qui opte d’abord pour le numéro de Jaromir Jagr, coéquipier de Mario Lemieux et deuxième compteur de l’histoire derrière Wayne Gretzky, n’est pas sans semer chez moi une certaine confusion, ou plutôt une confusion certaine. Il faudrait peut-être interviewer notre sympathique bonhomme de 6 pi 4 po et 316 lb pour faire la lumière sur ses motivations profondes, mais en attendant, il faudrait trouver d’autres arguments pour me convaincre…

Guillaume

Puisque tu m’ouvres la porte des coéquipiers… Tu me parles de Jagr, et en effet, Lemieux a eu la chance de jouer avec lui pendant sept saisons. Mais à part ça, c’était plutôt mince autour du Magnifique. Savais-tu que dans sept de ses 18 saisons, il n’y avait aucun membre du Temple de la renommée avec lui dans l’équipe ? Et j’ai été généreux, je n’ai pas compté la saison 2005-2006 parmi ces sept saisons, même si le membre du Temple avec lui était Mark Recchi, qui avait alors 75 ans, soit l’âge de Joe Louis quand Rocky Marciano l’a battu (1). À l’inverse, Gretzky a eu au moins un membre du Temple comme coéquipier à CHACUNE de ses 20 saisons ! Si j’exclus son passage en coup de vent à St. Louis, Gretzky a joué avec 11 joueurs qui sont au Temple, qui ont totalisé 5222 matchs dans le même uniforme que lui. Lemieux ? Huit joueurs, pour 2070 matchs. Même en ajoutant les sept saisons de Jagr, on est loin du compte. Il charriait tellement l’équipe, il pouvait bien avoir mal au dos !

Source (1) : Un prince à New York

Mathias

Si nous étions de la même génération, je t’offrirais un morceau de robot symbolique pour tes efforts de recherche. Mais comme tu n’étais probablement pas né lors de la célèbre émission Les Satellipopettes (je t’invite à regarder des extraits sur YouTube, c’était fabuleux), je vais me contenter de te saluer bien bas. On s’entend toutefois, peu importe les coéquipiers et leur réputation, Gretzky comme Lemieux ont produit à un rythme extraordinaire. À sa dernière année junior… à 16 ans, Gretzky a amassé 182 points en 64 matchs, avec Dan Luca et Paul Mancini comme partenaires de trio. À sa première saison dans la LNH, Gretzky, à l’âge de 18 ans seulement, a obtenu 137 points au centre avec Blair McDonald et Brett Callighen. Aux dernières nouvelles, on n’avait pas encore ouvert les portes du Temple à Callighen, me trompé-je ? Quand Gretzky a obtenu sa première saison de plus de 200 points, en 1982, il a devancé le deuxième compteur des Oilers, Glenn Anderson, par… 107 points. Mark Messier et Jari Kurri allaient devenir de grands joueurs, mais pas encore au point de gonfler les statistiques personnelles du 99. Il faudrait peut-être songer à d’autres arguments pour les différencier. Mais toi, mon cher Bret Hart de la presse écrite, pourquoi au juste préfères-tu le Magnifique à la Merveille ?

Guillaume

J’ai le goût de te sortir la ligne de parti du Canadien : à talent égal, je prends le gars d’ici. Mais je n’irai pas là, car je refuse d’admettre que c’est à talent égal. À mes yeux, Lemieux a accompli autant que Gretzky, mais avec beaucoup plus d’obstacles devant lui. Je parlais d’un entourage moins bon, j’aurais pu mentionner les entraîneurs, une liste qui inclut des noms comme Gene Ubriaco et Rick Kehoe. Il a eu le cancer. Il a eu des problèmes de dos. J’ajouterais que Lemieux a joué pendant l’infâme période 2000-2005, l’époque la plus défensive de l’histoire de la LNH. Malgré cela, il a terminé sa carrière avec 1,88 point par match, contre 1,92 pour Gretzky. Et si on enlève les deux dernières saisons de Lemieux, pendant lesquelles il n’a joué que 10 et 26 matchs, dans une forme que l’on devine moins qu’optimale, tiens donc : on arrive à 1,92 point par match. La cerise sur le gâteau : nos mères s’appellent Pierrette.

Mathias

Je savais que je devais me méfier de ton intelligence féroce. Tu viens de m’assommer avec l’argument du prénom des mères. Et tu le savais sans doute : la mère de Wayne s’appelle Phyllis et la mienne Madeleine… Tu viens de prendre les devants, mais je ne m’avoue pas vaincu pour autant. Du moins, permets-moi de laisser parler mon cœur. Je venais d’avoir 11 ans en décembre 1979. Je croyais mon idole de toujours, Guy Lafleur, en mesure de ravir le championnat des compteurs. Du moins, la lutte était serrée avec Marcel Dionne, un autre héros québécois. Puis j’ai aperçu ce nom s’immiscer parmi ces deux grands. Un nom qui m’était totalement inconnu. Je n’avais jamais prononcé un nom avec autant de consonnes, je ne croyais pas possible de réunir des « g », « z », « y » et « k » dans un même nom. Puis je l’ai vu. Maigre comme un clou. Dans un monde de barbares ; mais toujours, ce pas en avance sur tous les autres. Il a surpassé Lafleur et rejoint Dionne. Il a dominé de façon outrageuse malgré un net désavantage physique au cours des décennies suivantes : la victoire du cerveau sur les gros bras. Savais-tu que j’étais miniature à 11 ans ? Et qu’à 16 ans, je mesurais toujours 4 pi 8 po et pesais 80 lb ? Wayne était non seulement meilleur que tous ces colosses, mais il était notre inspiration, notre voix à nous, les chétifs du mini-gymnase au collège Beaubois… Mais au-delà de l’image, 137 points à 18 ans, puis 212 points, 92 buts, 200 points et plus trois autres fois, ce gringalet de Brantford, en Ontario, repoussait les limites de l’imaginable. Mario portait bien son surnom du Magnifique, évidemment. Mais à 6 pi 4 po et 200 lb, il était gâté par la nature.

Guillaume

Sur la question du gabarit, je dois m’incliner et rendre à Gretzky ce qui lui revient, étant moi-même membre de la confrérie des petits ! Mais pour clore le débat, j’aimerais m’éloigner des chiffres. Les deux ont eu un impact beaucoup plus profond que les buts et les passes. Gretzky a donné un sérieux coup de pouce au hockey en Californie. Mais les Kings n’étaient pas non plus en train d’agoniser. Lemieux, lui, a donné plus qu’un coup de pouce ; il a sauvé les Penguins d’une mort certaine. Pas une, ni deux, mais trois fois ! (Bon, encore des chiffres…) D’abord comme joueur, en 1984, il a permis de remplir les gradins du vieux Civic Arena. Ensuite, en sauvant l’équipe de la faillite en 1999. Puis en 2007, en négociant une entente pour la construction d’un nouvel amphithéâtre.

Grâce à lui, Pittsburgh est un des marchés américains les plus solides de la LNH. C’est tout un legs à son sport.

Mathias

Sérieux coup de pouce au hockey en Californie ? Soyons sérieux, cet échange réalisé en 1988 a été fortement encouragé, et peut-être même orchestré, par les bonzes de la LNH pour la phase finale de la conquête du marché du sud des États-Unis ! C’est dire l’impact de Gretzky ! D’ailleurs, après cet échange, le hockey s’est installé à San Jose, à Anaheim, à Nashville, à Tampa, en Floride, à Atlanta, en Arizona, à Columbus, à Denver, à Vegas et bientôt à Seattle. Sur le plan des statistiques, Gretzky est le meneur de tous les temps au chapitre des buts (894), presque 200 de plus qu’Ovechkin. Il a presque 1000 points de plus que le deuxième sur la liste, Jagr, à 2857. Te rends-tu compte, Guillaume ? 2857 points en 1487 matchs… Il a remporté quatre Coupes Stanley, neuf trophées Hart (joueur le plus utile), dix trophées Art-Ross (meilleur compteur). Il détient… 61 records de la LNH ! Je pourrais continuer ainsi longtemps. Comme pour la moyenne de points en séries, 1,8 (382 points en 208 matchs) contre 1,6 pour Mario (172 points en 107 matchs). Mais je serai bon prince. J’aime Mario. Il nous a fait vivre d’extraordinaires moments. Wayne et Mario ont même été de grands complices pour l’un des buts les plus spectaculaires de l’histoire du hockey à la Coupe Canada en 1987. Et les goûts ne se discutent pas. Ronaldo ou Messi ? Borg ou McEnroe ? Patrick Roy ou Martin Brodeur ? Le chandail rétro des Mighty Ducks ou celui des Red Wings ? Un pâté chinois ou un spaghetti sauce à la viande ? Mais malgré l’immense respect que je te voue, notre complicité au fil des ans, ta bouille éminemment sympathique qui me ferait parfois te donner le bon Dieu sans confession, tu ne me feras jamais dire que Wayne Gretzky n’est pas le plus grand de tous. Allez, coquin, bonne journée et à la prochaine chicane !

Guillaume

Bon, d’accord, puisque tu amènes le sujet, on fera notre prochaine chicane sur le pâté chinois : avec ou sans ketchup. Je suis prêt à mourir pour faire valoir que ça se mange avec du ketchup !