Pour un joueur qui vient d’apprendre que sa saison est annulée, Philippe Hudon est tout de même de bonne humeur. Du temps pour parler au téléphone ? « Du temps, j’en ai ! »

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

Hudon joue pour les Cyclones de Cincinnati, dans l’ECHL. Comme la LNH et la Ligue américaine, l’ECHL avait annoncé jeudi une suspension de ses activités. Mais samedi, elle a devancé les deux autres circuits en annulant carrément le reste de la saison et les séries éliminatoires.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER @CINCYCYCLONES

Philippe Hudon (17), des Cyclones de Cincinnati

Comme pour toute fin de saison, les joueurs doivent tout de même se soumettre à des examens médicaux finaux, de même qu’à un bilan de l’année avec les dirigeants. Ensuite, Hudon souhaitera revenir rapidement au Québec.

« Je vais rentrer en auto. Toutes mes choses rentrent dans mon auto ! Dans l’ECHL, les appartements sont fournis par les équipes, et ça vient meublé. Tout ce que j’ai, c’est mon linge et des petites choses de cuisine. »

Pas besoin de lui parler longtemps pour comprendre que sa réalité est bien différente de celle des joueurs de la LNH. L’ECHL est la ligue professionnelle de troisième niveau en Amérique du Nord. C’est essentiellement la filiale de la filiale. Et les salaires vont en conséquence.

Hudon disputait sa première saison complète dans l’ECHL. À 27 ans, cet ancien choix de cinquième tour des Red Wings de Detroit en 2011 est un peu une « vieille » recrue. Normal : après trois saisons chez les Tigres de Victoriaville, il a joué cinq ans avec les Stingers de Concordia, avant de passer chez les professionnels l’an dernier.

Selon la convention collective de l’ECHL, le salaire annuel minimum en 2019-2020 était de 10 100 $ US. Le salaire maximal hebdomadaire pour une recrue : 560 $.

Avec l’annonce de samedi, les joueurs seront payés jusqu’à lundi, mais perdront ensuite les chèques prévus pour couvrir les trois dernières semaines de la saison. De plus, contrairement à la LNH, les joueurs de l’ECHL continuent à toucher un salaire hebdomadaire pendant les séries ; ces chèques-là partent aussi en fumée.

« En plus, on était premiers de notre division et on avait des chances d’aller loin en séries, donc ç’aurait été de l’argent de plus, ajoute Hudon. Donc, je ne verrai pas cet argent-là. En tout, je vais peut-être perdre 10 % de mon salaire de la saison. »

Hudon n’a toutefois pas d’enfant et assure qu’il sera « correct » malgré la perte de revenus. Idem pour T.J. Melancon, un ancien défenseur de l’Armada de Blainville-Boisbriand, qui jouait pour le Beast de Brampton cette saison.

« Je suis correct, car je suis plus jeune, je n’ai pas d’enfants, rappelle Melancon. Et comme je joue à Brampton, près de chez moi, j’habite chez mes parents. Mais je me sens mal pour les joueurs plus vieux, ceux qui ont des enfants. »

« C’est en séries qu’on se fait voir »

Tobie Paquette-Bisson est plus chanceux. Lui aussi un ancien de l’Armada, il a en poche un contrat de la Ligue américaine, où le salaire minimum annuel est de 51 000 $.

Mais surtout, ces contrats sont garantis, si bien qu’il touchera la totalité de son salaire. De plus, sa saison n’est pas officiellement terminée, puisque les activités de la LAH sont suspendues, pas annulées. Les Americans de Rochester peuvent encore le rappeler.

Paquette-Bisson a toutefois ses propres déceptions. Coéquipier de Hudon à Cincinnati, il espérait faire un bon bout de chemin en séries.

« C’est ce qui fait mal, parce que c’est en séries qu’on se fait voir pour signer nos prochains contrats. On était premiers de notre division, on savait qu’on pouvait se rendre loin.

« On est juste vraiment déçus. On comprend que c’est partout pareil, dans toutes les ligues. On n’est pas fâchés contre la Ligue. Nous, notre propriétaire offrait de payer les gars pour les deux prochaines semaines, ensuite de sauter une paye, puis de commencer les séries. Mais plusieurs autres propriétaires n’étaient pas prêts à payer leur monde dans le vide pendant deux semaines. »

Enjeux financiers

C’est d’ailleurs, selon nos trois intervenants, des raisons financières qui ont forcé l’ECHL à devancer les autres circuits dans l’annulation de la saison.

« Il y a des enjeux spécifiques à notre ligue, explique Melancon. On passe beaucoup de temps en autobus, donc ce n’est pas idéal dans la situation actuelle. Je ne crois pas que les équipes ont les moyens de nous offrir du transport plus sécuritaire [par rapport à la propagation du virus]. Et la Ligue ne peut pas se permettre de tenir des matchs à huis clos. »

« Les contrats sont garantis dans la LNH et la Ligue américaine, donc les équipes devront payer leurs joueurs de toute façon, ajoute Paquette-Bisson. Elles ont intérêt à attendre la suite des choses. » 

L’ECHL se disait : soit qu’on continue à payer nos gars et qu’on perd beaucoup d’argent, soit qu’on annule la saison tout de suite et qu’on limite les pertes.

Tobie Paquette-Bisson, des Cyclones de Cincinnati

Pour Philippe Hudon, l’annulation de la saison pourrait carrément signifier la fin de sa carrière de joueur. Avec en poche un baccalauréat en finance de l’Université Concordia, il ne croit pas être mal pris s’il raccroche ses patins. Mais justement, s’il tentait sa chance dans l’ECHL cette saison plutôt que de travailler en finance, c’était clairement par amour du hockey, et non pas pour s’enrichir !

« Je vais avoir 27 ans, le temps file, l’ECHL ne peut pas être une carrière, donc je dois être réaliste. Ça serait plate d’arrêter, car j’aurais aimé vivre les séries au hockey professionnel. Mais je ne sais pas encore. Ça va beaucoup dépendre de ce qui va arriver avec le virus. Est-ce que ça va se régler rapidement ? Est-ce que ça va déborder jusqu’à l’automne prochain ?

« Tout le secteur événementiel, que ce soit le hockey, le football, les spectacles, ça ne me surprendrait pas que ce soit retardé. Mais c’est correct, il faut penser à la santé des gens. »