Quand ils ont fait signer un contrat au hockeyeur Temuri Vedyapin en avril 2018, les Mustangs de Maniwaki n’étaient pas peu fiers de leur coup.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

L’équipe de la Canadian Premier Junior Hockey League (CPJHL), circuit de développement principalement établi en Ontario, était certaine d’avoir déniché un talent caché pour ajouter du poids à son effectif. Et le jeune homme alors âgé de 18 ans se voyait devenir le premier joueur originaire de Géorgie à se joindre à une équipe nord-américaine.

Pourtant, plus d’un an et demi plus tard, Temuri n’a toujours pas vu l’ombre d’une patinoire québécoise, coincé chez lui en raison du refus d’Immigration Canada de lui délivrer un visa.

Président des Mustangs, Éric Gauthier a le jeune homme dans sa ligne de mire depuis un bon moment. L’attaquant de 6 pi 2 po et 210 lb évoluait depuis l’âge de 16 ans dans l’équipe nationale senior de son pays.

Avec un bassin de seulement 649 joueurs, selon le site de la Fédération internationale de hockey sur glace, cette ancienne république soviétique n’est pas exactement une puissance dans le sport. N’empêche, Temuri était de la formation championne du monde de troisième division l’année dernière, ce qui a fait passer le club en deuxième division. La Géorgie pointe actuellement au 39e rang mondial, devant la Nouvelle-Zélande et derrière la Bulgarie.

C’est un attaquant de puissance, qui travaille fort dans les coins. Il frappe, il n’a pas peur.

Éric Gauthier, président des Mustangs de Maniwaki

Ligue de neuf équipes, la CPJHL regroupe des joueurs d’origines multiples – Canadiens, Américains, Français, Suédois… – et affirme offrir une vitrine à ceux qui n’ont pas su faire leur place dans les trois grands circuits juniors canadiens. Chaque année, une dizaine de ses patineurs se retrouvent dans les rangs universitaires américains ou dans des ligues professionnelles européennes.

Pour Éric Gauthier et les Mustangs, le transfert de Temuri apparaissait donc comme une formalité. Une première demande de visa de résidence temporaire a d’abord été remplie et envoyée au cours de l’été 2018 à l’ambassade du Canada en Turquie – le pays n’a pas d’ambassade en Géorgie.

Quelques semaines plus tard, un premier refus a été signifié. Nouvelle demande, nouveau refus. Puis un autre. Et encore un autre.

Refus douteux

Le Canada et la Géorgie entretiennent des relations « amicales », écrit le gouvernement canadien sur son site web. Et deux universitaires spécialistes de la région du Caucase ont confirmé à La Presse qu’aucun contentieux ne divise les deux pays.

Immigration Canada a néanmoins opposé une fin de non-recevoir à Temuri à quatre reprises. La dernière date de juin 2019. Chaque fois, les deux mêmes arguments sont invoqués : le Canada ne croit pas que le jeune homme va quitter le pays à la fin de la saison de hockey et estime qu’il n’a pas de ressources financières suffisantes pour assumer les coûts liés à son séjour ici.

Dans une lettre, Éric Gauthier s’était pourtant engagé à héberger le jeune homme pendant la saison, après quoi Temuri rentrerait chez lui. Les parents du hockeyeur ont fourni leurs états bancaires, tout comme la fédération de hockey sur glace de Géorgie qui, dans une missive jointe au dossier, a assuré qu’elle soutiendrait financièrement son représentant pendant les quelque six mois qu’il devait passer à Maniwaki.

Le ministre des Sports a lui aussi écrit une lettre, et l’Université nationale de Géorgie a fourni une preuve de l’inscription de Temuri en droit, un programme d’études qu’il souhaite poursuivre en parallèle du hockey.

Invariablement, la réponse d’Immigration Canada était la même. Dans deux courriels adressés à La Presse, le ministère a réitéré que les agents qui ont examiné ces demandes n’étaient pas convaincus que Temuri Vedyapin « quitterait le Canada à la fin de la période de séjour autorisée » et que sa visite au Canada serait « une dépense raisonnable ou abordable compte tenu de son établissement économique en Géorgie ».

Éric Gauthier n’en croit pas ses oreilles, pas plus que le principal intéressé.

Dans un échange de messages avec La Presse, Temuri a affirmé que ces conclusions étaient « sans fondement » et « dénuées de toute logique ».

« J’ai voyagé dans plusieurs pays, j’ai passé un mois aux États-Unis, et je n’ai jamais eu de problème de visa », écrit-il, rappelant que la Géorgie a désormais une entente avec l’Union européenne qui permet à ses citoyens de voyager partout sur le continent sans visa. En outre, assure-t-il, ses deux parents occupent de bons emplois dans des entreprises bien connues.

« Honnêtement, je me sens discriminé », ajoute-t-il.

Persévérance

La déception est manifeste pour celui qui croyait réaliser un rêve en jouant « dans un pays où le hockey est un sport national et même une religion ». Encouragé par son père, qui avait lui-même évolué pour l’équipe nationale, Temuri dit avoir donné ses premiers coups de patin à l’âge de 5 ans. Malgré toutes les embûches, il garde espoir de traverser l’Atlantique pour montrer son savoir-faire.

Je suis une personne axée sur les objectifs. Je ne veux certainement pas manquer ma chance.

Temuri Vedyapin

Éric Gauthier, lui, avoue que ses espoirs de voir Temuri se joindre à son équipe se sont presque complètement envolés. « Je n’ai jamais vu ça », affirme-t-il, incrédule devant la complexité du processus bureaucratique.

Il a jonglé avec l’idée de présenter une nouvelle demande de visa, cette fois auprès du consulat du Canada en Arménie, mais redoutait les justifications qu’il aurait eu à fournir pour cette nouvelle stratégie. « Je ne veux pas devenir un espion international », ironise-t-il.

Or la semaine dernière, Immigration Canada a formulé une nouvelle demande, inédite : Temuri devait maintenant passer un examen médical et fournir un rapport. Il s’est plié à cette exigence et son dossier est de nouveau à l’étude.

Si, à tout hasard, la demande était finalement acceptée, une place l’attend toujours chez les Mustangs, assure Éric Gauthier, et ce, même si la saison 2019-2020 commence vendredi. La saison 2020-2021 serait par contre la dernière au cours de laquelle il serait admissible pour rejoindre la ligue, vu son âge.

D’ici là, Temuri attend patiemment. Il commence ces jours-ci sa deuxième année en droit à Tbilissi, capitale de son pays. « Mais le hockey demeure ma priorité », dit-il.