(Montréal) Lors d’une année normale, Suzanne Lareau et les membres de son équipe se trouveraient sur le terrain, occupés à mettre les dernières touches au Festival Go vélo Montréal, du 31 mai au 7 juin, incluant le Tour de l’Île, l’évènement phare de la pratique du vélo dans la métropole. Mais pour les raisons que l’on sait, 2020 n’est pas une année normale, ce qui, finalement, n’est peut-être pas une si mauvaise nouvelle que ça pour les promoteurs du vélo.

Michel Lamarche
La Presse canadienne

Présidente-directrice générale de Vélo Québec, Mme Lareau l’avoue : elle ressent encore un pincement au cœur devant l’annulation de toute la programmation du Festival, qui devait s’amorcer avec le Défi métropolitain, dimanche. Le pincement n’est peut-être pas aussi fort qu’au moment de l’annonce de la décision, en avril, mais il est là.

« Quand on a annoncé qu’on annulait, j’avoue qu’on avait la gorge nouée. Ç’aurait été la 36e édition du Tour de l’Île et là, on annule. On était extrêmement triste. Mais c’est fou comment le temps, un peu, arrange les choses. Ce qui vient mettre un baume sur ça, c’est de voir la quantité de cyclistes dans les rues de la ville et la quantité d’enfants à vélo », tempère Mme Lareau.

Véhicule du déconfinement

Ce phénomène n’est pas unique à Montréal, affirme Mme Lareau. Il est présent hors des frontières du Québec, et la COVID-19 n’y est pas étrangère, estime-t-elle.

« Ce qu’on a pu constater depuis le début du confinement, ce qu’on a pu lire ailleurs, dans d’autres villes, dans d’autres pays, en Europe entre autres où ils avaient quelques semaines d’avance sur nous, c’est que le vélo est perçu pour plusieurs comme étant le véhicule du déconfinement, souligne-t-elle.

« Les gens ont une crainte, sûrement à court terme j’imagine, d’utiliser le transport collectif à cause de la distanciation, qui est difficile à obtenir. Donc, il s’avère que le vélo est un formidable moyen de transport en ville quand on a des déplacements de huit kilomètres et moins à faire.

« Donc, les gens se sont mis à faire du vélo, ceux qui en faisaient ont continué à en faire mais ceux qui n’en faisaient pas et qui avaient peut-être le goût d’essayer se sont mis à s’acheter des vélos. Ce qui fait que les ventes de vélo explosent partout, en Europe, aux États-Unis, ici. Des marchands de vélo disent qu’ils vendent le double de ce qu’ils vendent d’habitude. »

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Des commerçants confirment la tendance, notamment Cycling Avenue, une plateforme de commerce en ligne qui se spécialise dans l’achat de vélos usagés, qui sont ensuite reconditionnés pour revente aux particuliers.

« Un vélo reconditionné coûte de 30 à 50 % moins cher qu’un modèle neuf semblable disponible en magasin. C’est une solution gagnante d’un point de vue qualité-prix », affirme l’entreprise dans un communiqué.

Gautier Poiret, vice-président marketing et communications de la firme, note une augmentation du trafic sur le site web de 170 % pour les mois d’avril et de mai, comparativement aux mois de février et mars.

La jeune entreprise, lancée à l’été de 2019 et établie à Montréal, se dit aussi parfaitement alignée avec sa projection de 1000 vélos vendus en 2020, et prévoit tripler ses ventes avec plus de 2000 transactions prévues en 2020, incluant le rachat et la revente.

Malgré ses succès, l’entreprise doit aussi composer avec le fait que certains clients en sont peut-être à un premier vélo ou ignorent le fait qu’ils peuvent possiblement échanger leur vélo usagé à l’achat d’un neuf. Et comme Cycling Avenue, pour l’instant, achète les vélos usagés directement des commerçants ou des manufacturiers avant de les revendre en ligne une fois qu’ils auront été reconditionnés, l’approvisionnement est la clé.

« Là où on est un peu surpris, dû au contexte, c’est l’effervescence qu’il y a autour des boutiques de l’achat des vélos neufs. Il n’y avait aucun indicateur qui pouvait nous dire qu’il allait y avoir une telle croissance, une telle accélération de l’achat de vélos », admet M. Poiret, dont l’entreprise réalise des ventes dans toutes les provinces canadiennes, bien que sa clientèle provient en grande partie de l’Ontario (40 %) et du Québec (35 %).

Dégel collectif

De son côté, Sylvain Lalonde, copropriétaire de Pignon sur roues, une boutique située sur le Plateau Mont-Royal à Montréal, constate le phénomène à l’intérieur de son atelier de réparation.

« Normalement, chez nous, quand la première période de printemps véritable se produit, qu’elle soit en mars ou plus tard, si c’est en mars il y a comme un boum qui se fait, un dégel collectif, et là, en l’espace de sept jours, on peut réserver trois semaines de réparations avec des rendez-vous. Ce phénomène s’est amplifié cette année parce que ce n’était pas la température qui déterminait, c’étaient les évènements, note-t-il.

« Au moment où l’on se parle, on fait les réparations essentielles, tout ce qui peut être fait rapidement pour permettre aux gens de se déplacer. En dehors de ça, on a au moins trois semaines d’attente où les gens nous ont laissé leur nom et qu’on essaie d’intégrer dès qu’on peut dans notre horaire pour faire ce qu’on appelle des mises au point. […] On dit aux gens, "passez au moins nous voir, et si on peut faire la réparation qui vous permet de rouler de façon sécuritaire jusqu’à une mise au point, il n’y a pas de problème. Au moins, vous allez pouvoir vous servir de votre vélo" .»

« On essaie de compenser de cette façon ce qui fait qu’il y a un roulement assez frénétique. »