Le 3 octobre, Raphaël Lessard a remporté une course de la série Gander RV & Outdoors en NASCAR, aux États-Unis. À 19 ans. Un exploit un peu moins surprenant lorsqu’on connaît son parcours.

Frédérick Duchesneau Frédérick Duchesneau
La Presse

À l’approche de leurs 16 ans, les adolescents attendent avec impatience le moment où ils mettront la main sur leur premier permis de conduire. À cet âge, Raphaël Lessard venait de rafler le titre d’une série de stock-car aux États-Unis.

En remportant le championnat du CARS Super Late Model Tour, il devenait alors le plus jeune Canadien à remporter le titre d’une série américaine d’importance.

Mais pour bien comprendre le jeune pilote qui, à 19 ans, est devenu, le 3 octobre dernier, le premier Québécois à remporter une course dans une série majeure de NASCAR, il faut revenir plusieurs années en arrière.

« Ça commence avec mon père [François] et aussi mon oncle, qui ont déjà couru pour le plaisir. Quand j’étais jeune, j’allais toujours voir courir mon père. Et j’avais des vieilles cassettes de ses courses dans les années 80 que je regardais toujours », raconte le pilote de la prestigieuse écurie Kyle Busch Motorsports. « On a une cinquantaine de cassettes de ses courses. Je n’étais pas assez grand pour les mettre au-dessus de la télévision, donc je criais toujours à ma mère : “Peux-tu venir changer la cassette ? La course est terminée.” Elle était toujours prête ! »

François Lessard courait sur de petites pistes de terre battue à Montmagny, à Vallée-Jonction, partout où il y en avait, relate Raphaël, natif de Saint-Joseph-de-Beauce, à quelques minutes de Vallée-Jonction.

En 2004, après avoir vendu son entreprise de camionnage, M. Lessard en démarre une autre. Raphaël a alors 3 ans.

« J’ai toujours été autour des camions. J’allais en voyage avec mon père. On avait mis mon siège d’auto à droite dans le camion pour que j’aille avec lui quand j’étais tout petit. J’ai toujours adoré tout ce qui avait des roues, un moteur, tout ce qui avançait.

Et j’aimais la vitesse. J’aimais faire du quatre-roues, du motocross, du Ski-Doo. Quand j’étais sur quelque chose qui avait un moteur, je voulais toujours aller le plus vite. Mon père est comme ça aussi. On aime l’adrénaline.

Raphaël Lessard

Il y a une expression pour ça, en anglais. Qui porte d’ailleurs le nom d’une série de jeux vidéo : Need for Speed.

18-roues à 9 ans

La relation du jeune Raphaël avec les véhicules motorisés connaît un autre moment marquant à ses 9 ans. À tout le moins, il le décrit avec un plaisir évident. Son père le laisse alors conduire des camions dans la cour de la propriété familiale. Des 18-roues. Seul.

« Mon père était debout dans la cour et il me surveillait pendant que je tournais en rond. En le voyant, ma mère s’est demandé qui conduisait le camion. Jusqu’à ce qu’elle voie une petite tête qui dépassait ! »

Raphaël ne termine pas sa phrase suivante, mais on devine que sa mère [Chantal] n’a pas aimé ce qu’elle a vu ! Son père confirme.

« Mon épouse me disait : “Arrête !” Mais, moi, j’ai appris sur le tas comme ça avec mon père. »

On parle ici de poids lourds à transmission automatique, pas manuelle. Mais tout de même.

« Le plus drôle, poursuit Raphaël, c’est qu’après, dans la même journée, il me dit : “Tu peux prendre mon pick-up et aller te promener dans la cour.” Il m’a fait commencer par ce qu’on avait de plus gros avant de me laisser prendre son pick-up ! »

Faire ses preuves

Raphaël Lessard est seulement le deuxième Québécois à courir une saison complète en NASCAR Gander RV & Outdoors Truck Series (NGROTS), le troisième championnat en importance du NASCAR américain, après la Cup Series et la Xfinity Series. La NGROTS, ce sont les camionnettes. Et tant qu’à gagner une course, il l’a fait au mythique circuit super ovale de Talladega, en Alabama. C’était son deuxième podium et son cinquième top 10 cette saison, tout ça à ses neuf dernières courses.

Mais les victoires, il les a accumulées au fil des ans et sa première remonte à loin. À son 12e anniversaire, pour être précis.

Sa toute première épreuve, il l’a courue à 11 ans, à l’Autodrome Chaudière de Vallée-Jonction, dans la classe la moins rapide, celle pour les débutants. Au volant d’une vieille Honda Civic, à l’intérieur de laquelle on avait ajouté une cage, pour sa sécurité, et un siège de course. Il croit être parti neuvième ce jour-là. Nouveau en piste, et très jeune, il a suscité bien de la curiosité. Et de l’inquiétude.

« J’avais beaucoup de preuves à faire pour montrer que je n’étais pas un danger sur la piste, admet-il. Mon père m’avait dit : “La seule chose que je te demande, c’est de faire tous tes tours et de finir sur le tour du meneur.” Je suis resté sur la ligne extérieure toute la course et j’ai réussi à en dépasser trois, je pense. J’ai fini quelque chose comme septième. Tout le monde disait : “Voyons, ça s’peut pas !” », raconte-t-il en riant, plutôt fier de lui.

Deux courses plus tard, le 5 juillet 2013, jour de ses 12 ans, il gagne.

Cette inquiétude à propos de son âge et de son expérience, il l’a vécue de nouveau à son arrivée en NASCAR à la fin de la saison 2019.

Un jeunot. Du Québec, en plus. L’incrédulité était palpable chez certains vétérans. Lessard ne le cache pas. « Ils se demandaient : “Qu’est-ce qu’il va faire avec nous ? Est-ce qu’il va être un danger ?” »

J’ai encore beaucoup de choses à prouver, mais j’ai montré que j’avais ma place parmi les meilleurs dans cette série. Je veux juste qu’ils me voient comme un des bons pilotes qui va être dans leurs jambes pour se battre pour la victoire souvent.

Raphaël Lessard

« J’ai enfin ma première victoire, ça aide à gagner le respect des vétérans », lance-t-il.

« Enfin » sa première victoire, dit-il. Comme s’il avait 39 ans…

Le rêve américain

Au début de l’année, Raphaël a déménagé à Mooresville, en Caroline du Nord, pour vivre son rêve.

« Raphaël n’a jamais eu de plan B. Il a juste ce plan A. Il est parti avec son bazou, son 2003, tout de suite après le jour de l’An, le lendemain, à 2 h du matin, puis il est monté en Caroline. Et il est encore là », lance son père, François, de la fierté dans la voix.

L’adolescent s’ennuie de sa famille. Il a vu sa mère pour la dernière fois à la fin du mois de février. Son père, une fois pendant l’été, parce qu’il avait une livraison à faire en Floride.

« Il est arrêté, on a dîné ensemble et il est reparti, résume Raphaël. J’ai hâte de les revoir. Ça fait partie des sacrifices, mais c’est une année assez particulière pour déménager à temps plein loin d’eux. Et on est une famille très proche. »

La dernière course de la saison aura lieu le 6 novembre à Phoenix, en Arizona. Ensuite, il compte rester un peu au sud de la frontière pour voir ce qui se passe pour la prochaine saison. Puis, il regagnera le Québec et, après la quarantaine obligée, pourra passer les Fêtes avec ses proches. Un an sans voir sa famille, à moins de 20 ans. C’était le prix à payer.

Des fois, je ne crois pas encore ce qui m’arrive, mais j’ai travaillé très, très fort pour ça. J’ai étudié énormément de vidéos, de films des meilleurs pilotes.

Raphaël Lessard

Sans compter les innombrables séances dans le simulateur de course. Et les nombreuses heures de gym pour préparer son corps aux mouvements répétitifs, aux forces G et à la température extrême dans le camion, qui peut atteindre les 60 ˚C.

Mais Raphaël ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Il le dévoile sans détour. Il souhaite faire une autre saison de camionnettes à temps plein. Parce que cette année, sans pratiques, sans qualifications, ça n’a pas été de tout repos.

« L’année prochaine, je serai encore un meilleur pilote, et on va vouloir y aller pour le championnat, ça c’est sûr », affirme-t-il.

Ensuite, un an ou deux en Xfinity. Et après, il veut se frotter à la crème de la crème en Cup Series. Pour y gagner. « Être un des meilleurs. »

Ce n’est pas son père qui remettra en doute les ambitions de fiston.

« J’y ai toujours cru depuis le début. Même quand je courais, et pas lui, j’arrivais au puits pour faire des réglages sur l’auto et il me disait : “Papa, tu devrais essayer ça, je te vois aller dans le virage, ton auto fait tel geste.” Et là, le kid a 10 ans. Il a 10 ans et il est capable de réaliser ce que mon auto fait. Sans être assis dedans… »

La course

Avec tout ça, on allait presque oublier de parler de la course. Celle qu’il a gagnée, le 3 octobre.

Tout au long de l’entrevue, le jeune a le sourire dans la voix. De toute évidence, il est passionné, mais s’ajoute sans doute à cela l’euphorie de la victoire.

Une victoire d’équipe, explique-t-il. Parce qu’il est du genre « à foncer ». Or, dans l’étape finale, à quelques dizaines de tours de la fin de la course – qui en comptait 94 –, son chef d’équipe lui a demandé de se tenir tranquille à l’arrière avec ses coéquipiers, pour éviter le possible brouhaha à l’avant.

« Ils ont réussi à me tenir plus calme ! », s’amuse Lessard, qui préfère vraisemblablement la course le pied au plancher, à fond à quelque 300 km/h, qu’en embuscade à l’arrière.

Puis, de fil en aiguille, et après quelques manœuvres habiles, il se retrouvera troisième avec deux tours à faire. Ça peut bouger très rapidement en NASCAR.

« Là, le chef d’équipe m’a dit : “Tu ne fais plus attention, tu ne lâches jamais l’accélérateur, tu fonces, tu pousses le premier le plus possible, ou tu si es premier dans la ligne, tu espères que celui qui est derrière te pousse, raconte-t-il sans reprendre son souffle. Et c’est ça qui est arrivé. J’ai réussi à garder la camionnette en piste et j’ai gagné. Je la voulais, cette victoire. Avec Canac comme commanditaire sur la camionnette, en plus. C’est incroyable ! »

Vous avez vu la vidéo. Une fin comme le NASCAR nous en offre souvent. À la Days of Thunder, version camionnettes. Et avec un jeune Québécois dans le premier rôle.