(Boston) On peut posséder neuf bagues de champion NBA et relativiser l’importance du basket : Steve Kerr, plus qu’un des meilleurs entraîneurs de l’histoire, se distingue par une conscience morale et sociale trouvant son origine dans un terrible drame personnel.

Publié le 17 juin
Nicolas PRATVIEL Agence France-Presse

Il y a le joueur, diabolique marqueur, cinq fois sacré, avec les Bulls de Michael Jordan (1996, 1997, 1998) puis avec les Spurs de Gregg Popovich (1999, 2003).

Il y a le coach, tout juste titré pour la quatrième fois avec les Warriors (2015, 2017, 2018, 2022), qui marche sur les traces de Popovich (5) et de son autre mentor à Chicago, Phil Jackson (11).

Il y a l’homme, qui comprit bien assez tôt qu’il y a des combats à mener bien plus cruciaux que les quêtes de victoires sur un parquet, aussi belles soient-elles.

Pour cela, Kerr, 56 ans, n’hésite jamais à donner de la voix. Et peu importe si Donald Trump, dont il a souvent fustigé « la politique dégoûtante », le traita en retour de « petit garçon effrayé ».

Dernier exemple, le 24 mai. Avant un match de séries éliminatoires à Dallas, la mine grave, le coach californien prévient en conférence de presse : « Je ne vais pas parler de basket ».

Quelques heures plus tôt survenait la tuerie dans une école primaire d’Uvalde, non loin au Texas, ayant fait 21 morts dont 19 enfants. Un drame de trop pour Kerr, qui milite depuis longtemps pour le contrôle des armes à feu.

Père assassiné

« Quand allons-nous faire quelque chose ? Ça suffit ! », crie-t-il, entre larmes réprimées et colère non contenue, avant de frapper le pupitre de sa main et de s’en prendre aux sénateurs américains qui refusent de légiférer, malgré la litanie des massacres.

Pour comprendre cette bataille livrée par Kerr, également en première ligne contre le racisme et la brutalité policière, il faut remonter au 18 janvier 1984. Ce jour-là, son monde d’étudiant à l’Université d’Arizona s’effondre : son père Malcolm, président de la faculté américaine de Beyrouth, est abattu de deux balles dans la tête par des terroristes.

Il ne retourne pas au Liban, où il est né, pour les adieux à son père. Il se réfugie dans cette balle orange qui l’a rendu accro tout jeune, lui l’enfant hyperactif d’enseignants qui accueillaient « avec perplexité » cette obsession.

Inévitablement la tragédie a ses conséquences. « Quand mon père est mort, j’avais 18 ans. J’étais encore un gamin. Cela a transformé ma vision du monde, la façon dont j’allais l’appréhender, nourri par bien des désillusions », confiera-t-il à NBC.

Surnommé « Ice » par ses coéquipiers, il ne manque pas de sang-froid, quand quatre ans après les faits, des fans d’Arizona State, l’équipe universitaire rivale, crient « Il est où ton père ? OLP ! OLP ! » (Organisation de libération de la Palestine) pendant l’échauffement. Anéanti, il débute néanmoins le match et plante 20 points en première période, en rentrant ses six tirs à 3 points tentés.

Repêché par Phoenix en 1988, il atterrit à Chicago cinq ans après. Quand Michael Jordan fait son retour au basket en 1995, Kerr goûte peu le trop-plein d’agressivité de sa « majesté » et récolte en retour son poing dans la figure.

Le poing de Jordan

Mais il gagne aussi son respect : « MJ » lui confie le panier — à trois points évidemment — du titre contre Utah en 1997. « Michael ne se sentait pas à l’aise, alors j’ai dû encore le sauver », plaisante-t-il, lors des célébrations.

Après 15 ans et plus de 900 matchs, fort du meilleur pourcentage de paniers primés de l’histoire (45,4 %), il prend sa retraite, mais ne s’empresse pas pour coacher. Consultant, il brille par son aisance devant les caméras de TNT, avant de devenir gérant des Suns (2007-2010).

En 2014, Phil Jackson, alors président des New York Knicks, lui propose le poste d’entraîneur. Mais Kerr, qui tient à rester auprès des siens en Californie, choisit Golden State. Avec le succès que l’on sait : quatre sacres en six finales et le meilleur bilan de l’histoire en saison régulière (73-9) en 2016.

Outre une culture de la gagne, il a instauré au sein des Warriors un esprit de famille, « chacun s’exprimant autour de discussions abordant des thèmes sociétaux, politiques et autres », témoignait son adjoint Bruce Fraser au Guardian en 2018.

Là encore, l’influence de Popovich et de Jackson est prégnante. « Ils ont eu un profond impact, non seulement sur mon coaching, mais aussi sur ma vie. Ils faisaient comprendre aux joueurs à quel point le basket c’est important, mais en même temps, pas tant que ça. »

Kerr aussi. Tout en continuant à gagner des titres et en faisant de la balle orange un moyen d’instiller le changement dans un monde qui ne tourne pas toujours rond.