On dit que le sport a le pouvoir de sauver des vies. Ratana Sak a eu une sombre adolescence : il ne se souvient pas d’une journée de ses années au secondaire où il ne portait pas une arme sur lui pour se protéger. « Si ce n’était pas du basketball, je ne peux pas dire où je serais aujourd’hui », lance-t-il. Récit.

Publié le 17 janvier
Katherine Harvey-Pinard
Katherine Harvey-Pinard La Presse

Il y a de ces histoires qui semblent invraisemblables tant elles sont à la fois improbables et remplies d’espoir. Celle de Ratana Sak ne laisse pas sa place. L’homme de 39 ans, qui s’attèle actuellement à mettre sur pied le nouveau programme de basketball du cégep de Saint-Laurent, a pris une partie de son après-midi du 31 décembre pour nous la raconter en détail.

Cette histoire, elle commence par une introduction nécessaire sur ses parents, qui ont fui le Cambodge en 1981, après le génocide perpétré par les Khmers rouges. « Ils ont vécu de l’esclavage pendant deux ans et demi », raconte M. Sak, qui n’était pas encore de ce monde à l’époque.

Sa mère et son père ont marché pendant deux jours et deux nuits à partir de Baat Dambang, une ville du nord du Cambodge, jusqu’à la frontière thaïlandaise afin de s’y réfugier.

« Il y avait tellement de bombes antipersonnel installées à des endroits stratégiques, explique M. Sak. Ils voyaient des gens perdre une jambe ou un bras, des enfants qui couraient et explosaient. Ils ne l’ont pas eu facile avant d’arriver au Canada. »

En Thaïlande, on les a embarqués dans un avion qui les a menés vers leur nouvelle vie, au Québec. Dans le froid de novembre.

« L’histoire qu’ils m’ont racontée, c’est qu’ils ont regardé à l’extérieur de l’avion et ils se demandaient pourquoi les arbres n’avaient pas de feuilles », se souvient en souriant M. Sak.

Un an plus tard, en 1982, voyait le jour notre protagoniste. Ratana a grandi dans un étroit appartement de quatre pièces et demie de Saint-Laurent. Il y a habité avec ses trois frères, ses parents et sa grand-mère pendant 15 ans. Vous avez bien lu.

« À ce moment-là, je ne pouvais même pas te dire que ce n’était pas normal de vivre comme ça, dit-il. Mais maintenant, quand j’y repense, je me dis : oh, mon Dieu, on était cinq dans une même chambre. Je dormais avec mon frère dans le même lit pendant des années ! »

Se sortir des gangs de rue

Sur les bancs d’école, c’était laborieux pour le petit Ratana et ses frères. « On n’avait pas vraiment d’aide de nos parents parce qu’eux n’ont pas fini l’école. Ils n’y sont presque jamais allés. »

Le basketball est entré dans sa vie quand il avait 5 ans. Il y a joué à l’école primaire, puis au secondaire. Mais à l’adolescence, sa concentration n’était pas tout à fait tournée vers le sport. C’est que ses frères et lui baignaient, « sans nécessairement le vouloir », dans le milieu des gangs de rue, de la drogue et des bagarres. C’était le « ghetto », dit M. Sak.

Entre le basket et les gangs de rue, je ne pouvais pas savoir ce qui était bien et ce qui était mauvais.

Ratana Sak

« Veux, veux pas, il faut que tu te protèges. […] Je me demande comment j’ai fait pour survivre dans tout ça. Je me souviens juste qu’il y a eu plusieurs batailles. Un moment donné, à une fête à laquelle on est allés, il y a eu plusieurs batailles et mon ami s’est fait assassiner devant tout le monde. »

C’est là, à ce moment précis, que Ratana Sak a réalisé qu’il devait « trouver un moyen » de se sortir de ce milieu.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Ratana Sak

Il fallait faire un switch quelque part dans ma vie pour dire : je vais arrêter d’être avec ces gens-là pour aller dans le bon chemin, aller à l’école, avoir un rêve. C’était difficile, surtout quand ta famille est dans ce monde-là.

Ratana Sak

C’est le basketball qui a été sa bouée de sauvetage. Il s’est fait de nouveaux amis parmi ses coéquipiers, est allé voir des matchs collégiaux et universitaires. Ça lui a pris du temps, et beaucoup de courage, avant d’arriver à quitter complètement le milieu dangereux et toxique dans lequel il évoluait depuis plusieurs années.

« Au début, c’était difficile d’ignorer, dit-il. […] Pour certaines personnes, arriver à la maison sans s’être fait battre, c’est normal. Mais pour moi, ça ne l’était pas. Il y a un moment où j’ai décidé de ne plus prendre l’autobus et de marcher de la maison jusqu’à l’école parce que je savais qu’il y avait des gens qui ne m’aimaient pas étant donné que j’avais décidé de quitter la gang. »

Plusieurs personnes l’ont aidé à oublier les gangs de rue et tout ce qui se passait en dehors de l’école et du basket. Du lot, Akram Sleiman, son coach du secondaire. « Il m’a vraiment aidé à trouver le bon chemin », évoque M. Sak.

Le « bon chemin », l’ex-athlète le mentionne à plusieurs reprises pendant notre entretien.

« Un moment donné, j’ai regardé les gens qui étaient autour de moi auparavant, et certains n’ont vraiment pas pris le bon chemin. Une mauvaise décision et je serais avec eux [aujourd’hui]… »

Du « ghetto » à l’équipe nationale cambodgienne

Quand Ratana Sak a fait son entrée au cégep, au Collège Montmorency, les gangs de rue étaient chose du passé. Il a ensuite joué pour les Citadins de l’UQAM, avant de se joindre au défunt Sasquatch de Montréal dans la Premier Basketball League.

À l’âge de 30 ans, en 2013, l’entraîneur de l’équipe nationale du Cambodge lui a proposé de se joindre au club. « Je n’ai pas dit non, ni oui, se souvient-il. J’ai dit : ‟OK, dis-moi où je dois aller et je m’en viens.” »

Là-bas, il a eu l’occasion de visiter le pays d’origine de ses parents pour la première fois et d’y rencontrer plusieurs membres de sa famille éloignée. Pendant sept ans, il a fait des allers-retours entre le Cambodge, où il était « traité comme un roi », et le Canada pour vivre de sa passion : le basketball.

« La première game que j’ai jouée [avec l’équipe nationale], j’avais des larmes aux yeux », évoque-t-il.

Aujourd’hui, Ratana Sak habite à L’Île-Perrot. Il a trois enfants ; deux filles et un garçon. Il leur montre où il a grandi, leur parle de son parcours et de ses choix.

« C’est sûr et certain que j’aimerais qu’ils jouent au basket, ou simplement qu’ils fassent un sport, peu importe lequel, dit-il. L’important, c’est qu’ils fassent quelque chose. »

Vous ne serez d’ailleurs pas surpris d’apprendre que le basketball fait toujours grandement partie de sa vie à ce jour. Il est arbitre depuis sept ans. Il a aussi lancé son entreprise afin de mettre sur pied un logiciel qui permet de remplacer la feuille de match par une application et qu’il envisage d’implanter partout au Québec.

Et, comme on le disait au début de ce texte, on lui a récemment donné le mandat de mettre sur pied le tout nouveau programme de basketball du cégep de Saint-Laurent.

Grâce au basketball et à cette décision qu’il a prise il y a sept ans, Ratana Sak a trouvé le bon chemin. Aujourd’hui, il veut aider les jeunes qui pourraient vivre des situations semblables à celle qu’il a connue.

« Mon but, c’est vraiment de faire réaliser aux jeunes que même si tu ne vas pas dans la NBA ou dans un haut niveau, le basket va te mener dans un bon chemin. »

Un programme « très compétitif »

Les nouvelles équipes de basketball féminine et masculine des Patriotes du cégep de Saint-Laurent joueront en Division 2 du Réseau du sport étudiant du Québec (RSEQ) dès l’automne. Ratana Sak est présentement en processus d’entrevues afin de trouver des entraîneurs.

« Le but, c’est vraiment de garder ces jeunes-là ici [à Saint-Laurent], mais en même temps de leur offrir un programme qui va les aider dans leur futur. »

La vision dudit programme sera d’« aider les jeunes à devenir de bonnes personnes, à trouver une bonne école, une équipe qui peut les prendre au niveau universitaire. C’est faisable, ici. Il y a des écoles dans l’Ontario et dans l’est du Canada aussi. On veut leur donner une expérience de sport étudiant avec une vision que plusieurs cégeps n’ont pas ».

M. Sak a comme objectif de rendre le programme « très compétitif » au Québec, « éventuellement en Division 1 ».