C’est la meilleure histoire de hockey que j’aie entendue. Juré !

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Un récit qui implique le dictateur de la Biélorussie. Un gardien soviétique des Jeux de Lake Placid. Mon collègue Mathias Brunet. Igor Larionov. De l’alcool. Et qui finit en Nouvelle-Zélande, avec le journaliste Jean-Philippe Bertrand au sein d’une équipe américaine de joueurs de la LNH.

On va prendre ça une bouchée à la fois.

Après un café fort.

Ou deux.

C’est donc l’histoire du journaliste de TVA Sports Jean-Philippe Bertrand. Un mordu de hockey. Dans son bureau, où il m’accueille, il y a un siège et une toile du Forum, ainsi qu’une photo agrandie du Canadien de 1990. Il récite par cœur tous les noms et numéros des joueurs. « Le 14 ? Mark Pederson. Le 34 ? Donald Dufresne. Le 41 ? Brent Gilchrist. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Jean-Philippe Bertrand, aujourd’hui journaliste à TVA Sports, a joué au hockey sur cinq continents. En 2010, il s’est notamment retrouvé à jouer un match avec Team USA en Nouvelle-Zélande.

À cette époque, Jean-Philippe rêvait de jouer dans la LNH. Il avait du talent. Mais pas assez. Après quatre saisons dans le junior AA à Saint-Laurent, il comprend qu’il n’atteindra pas la LNH comme joueur. Ni comme coach. Ni comme agent – « je suis pourri en maths ».

« Alors je me suis inscrit en journalisme. »

Rapidement, il fait sa marque. À 25 ans, il décrit les matchs des Sénateurs d’Ottawa en finale de la Coupe Stanley. « Un rêve. Le plus proche que j’aie été de faire partie de la LNH. » En parallèle, il continue de jouer au hockey pour le plaisir. En 2009, il se joint à une ligue d’été organisée par mon collègue Mathias Brunet. Du gros calibre. Des gars de la LNH sont là pour garder la forme. Jean-Philippe y rencontre le préparateur physique François Landreville. Ça clique entre les deux. Landreville lui fait une proposition surprenante.

« Il m’a dit : “Écoute, je monte une équipe pour un tournoi en Biélorussie. On est invités par le président du pays. » Le dictateur Alexandre Loukachenko. « C’est un fou, convient Jean-Philippe. Mais aussi un maniaque de hockey. Chaque année, il organise un gros tournoi de hockey avec plusieurs pays, pour se mettre en valeur. Car oui, il joue. Comme Vladimir Poutine, en Russie. Les citoyens ont le mandat d’aller l’encourager. Même la télévision nationale couvre le tournoi. »

Jean-Philippe accepte l’invitation. En Biélorussie, il se joint à une équipe canadienne formée de joueurs de ligues de garage, mais aussi d’anciens pros. Et même du président de Bauer, Graeme Roustan, qui a tenté d’acheter le Canadien de Montréal.

PHOTO FOURNIE PAR JEAN-PHILIPPE BERTRAND

L’équipe canadienne au tournoi du président Alexandre Loukachenko, en Biélorussie

Premier match : Allemagne 3, Canada 3.

Deuxième match : Finlande 7, Canada 3.

Le Canada est éliminé de la ronde des médailles. Graeme Roustan invite les gars à noyer leur peine lors d’un souper d’équipe. La soirée se termine le lendemain. À 8 h du matin. « On a viré une méchante brosse. On était verts. Sauf qu’il nous restait un dernier match, le soir même, contre la Russie… »

Et la Russie, elle, est venue à Minsk pour gagner. Son équipe est composée d’anciennes gloires de l’Armée rouge. Notamment Valeri Kamensky, ex-Nordique, et Andrei Kovalenko, ex-Canadien.

« Ils venaient de battre l’Allemagne 20-3. Dans l’autobus, Mike Wilson, qui a joué dans la LNH, m’a dit : “JP, dans toute ma vie, jamais je n’ai autant su que j’allais perdre que ce soir.” »

À l’aréna, ils sont accueillis par 4000 spectateurs. Avant de sauter sur la glace, un coéquipier leur donne « une pilule au sodium ». « Encore aujourd’hui, je n’ai aucune idée de ce que c’était vraiment. Mais lorsque j’ai sauté sur la glace, j’étais frais comme une rose ! »

Contre toute attente, le Canada a compté les deux premiers buts. « On n’y croyait pas. Les Russes étaient hors d’eux. Après 40 minutes, c’était 4-1.

De retour dans le vestiaire, notre capitaine, un dénommé Kerry Goulet, nous a fait le discours de Herb Brooks dans Miracle on Ice : “Ils vont nous battre neuf fois sur dix, mais pas ce soir.” »

En troisième, les Russes changent de gardien. Exactement comme lors du vrai Miracle on Ice, aux Jeux de Lake Placid, en 1980. Et qui embarque sur la glace ? Vladimir Myshkin. Le gardien remplaçant de Vladislav Tretiak lors dudit match. « C’était surréaliste », se souvient Bertrand. Le Canada a tenu le coup et gagné 5-2.

« Ce soir-là, on a réalisé notre propre Miracle on Ice. »

***

En février 2010, Jean-Philippe Bertrand est annonceur officiel aux Jeux olympiques de Vancouver. Son téléphone sonne. C’est Kerry Goulet. Son capitaine à Minsk.

« JP ! C’est Gouch. Je suis avec Graeme Roustan. On est au party privé d’Igor Larionov, à Vancouver. Viens nous rejoindre ! » La légende du hockey soviétique procède ce soir-là au lancement d’une gamme de vins. Sur place, le trio poursuit le party amorcé en Biélorussie, avec un quatrième mousquetaire bien particulier. L’ancien attaquant des Oilers d’Edmonton Esa Tikkanen. Qui invite Jean-Philippe à lever la coupe Stanley, un privilège réservé aux joueurs ayant remporté la finale.

PHOTO FOURNIE PAR JEAN-PHILIPPE BERTRAND

Jean-Philippe Bertrand (à droite) soulève la coupe Stanley avec Esa Tikkanen.

Cette soirée resserre les liens entre Jean-Philippe et Kerry Goulet. Ils se retrouvent quelques mois plus tard, à Toronto. Goulet a un nouveau projet : une tournée de joueurs de la LNH… en Nouvelle-Zélande.

Pourquoi en Nouvelle-Zélande ?

« La finale olympique et le but de Sidney Crosby ont fasciné les Néo-Zélandais, lui confie Goulet. Ils ont eu des super cotes d’écoute pour le match de la médaille d’or. Des promoteurs locaux veulent recréer une finale États-Unis–Canada, avec des gars de la LNH. »

Le projet pique la curiosité de Jean-Philippe. De retour chez lui, il fait des recherches sur le hockey en Nouvelle-Zélande. Et découvre l’existence d’une ligue locale. Il est alors journaliste pigiste. Sans attache professionnelle. Il envoie son CV aux cinq clubs du circuit. Une bouteille à la mer. Après tout, qui voudra d’un joueur de ligue de garage qui a plafonné dans le junior AA à Saint-Laurent ?

À sa surprise, deux équipes répondent. Celle de Dunedin lui offre même un appartement et une voiture. « J’ai lâché tout ce que j’avais ici et je suis parti. »

Le calibre n’est pas particulièrement fort. Plus faible que du sénior AA, dit-il. Mais le jeu est très physique. Genre rugby sur glace. Les premiers matchs sont difficiles. Puis il s’adapte et domine la ligue. Il termine la saison au deuxième rang des pointeurs. Il devient aussi, le temps d’un hiver, une vedette locale, en racontant les coulisses de l’équipe dans le journal de la ville.

PHOTO FOURNIE PAR JEAN-PHILIPPE BERTRAND

Jean-Philippe Bertrand avec le club de Dunedin, en Nouvelle-Zélande

Vers la fin de la saison, il reçoit un appel. C’est Kerry Goulet. Son capitaine en Biélorussie. Il a une bonne nouvelle : son projet de tournée de joueurs de la LNH en Nouvelle-Zélande fonctionne. Il a vendu 30 000 billets. « Jean-Philippe, veux-tu jouer avec nous ? »

« Bien sûr que je voulais. Mais une chicane avec la ligue locale nous en empêchait. Tous ceux qui participeraient à la tournée allaient être expulsés du circuit. »

Mince consolation : Jean-Philippe peut participer aux entraînements matinaux. Il s’amuse avec John Grahame (Lightning), Bates Battaglia (Hurricanes), Kyle Quincey (Avalanche), Derek Armstrong (Kings). Hors glace, il joue le rôle de chauffeur et de guide touristique pour quelques gars. À 17 h, il les dépose devant l’aréna, où des milliers de personnes les attendent.

« Là, je me suis dit : “J’ai franchi 15 000 kilomètres pour jouer au hockey en Nouvelle-Zélande. Et à cause d’une chicane stupide, je ne pourrai pas jouer avec des gars de la LNH. De la m… Je veux jouer. Quitte à être suspendu.” »

Parallèlement, un joueur des États-Unis s’est disloqué l’épaule. L’équipe a besoin d’un remplaçant. « Je suis retourné à la maison chercher mon équipement. Je suis arrivé pendant la période d’échauffement. Ils m’ont donné un chandail de Team USA et m’ont mis sur le trio de Bates Battaglia. Ce fut une expérience extraordinaire. »

Depuis, Jean-Philippe Bertrand trimballe son équipement dans ses valises. Il a joué pour le plaisir à Lake Placid. En Thaïlande. En Afrique du Sud. « Je dois être un des rares Canadiens à avoir joué au hockey sur cinq continents », constate-t-il.

Son histoire me fait penser à celle du lanceur Bill Lee. Dans sa biographie, Have Glove, Will Travel, l’ancien lanceur des Expos fait le récit des situations abracadabrantes dans lesquelles il s’est retrouvé en apportant son gant en voyage.

« Attends une minute », me dit Jean-Philippe.

Il fouille dans sa bibliothèque. Trouve le livre en question. L’ouvre et en sort une photo. C’est Bill Lee et lui, dans l’uniforme des Red Sox de Rosemont.

« C’est une super bonne histoire. La fois où Bill Lee a lancé pour mon équipe de balle… »

Une des meilleures histoires de balle que j’aie entendue. Juré !