La canoéiste Laurence Vincent Lapointe, dont la décision favorable de janvier ne sera pas contestée par l’Agence mondiale antidopage, n’est pas seule à avoir obtenu gain de cause.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Deux athlètes américaines de pointe viennent d’être innocentées de tests antidopage positifs en invoquant la même défense que la canoéiste Laurence Vincent Lapointe, soit la contamination lors d’un rapport sexuel.

Madilyn Nickles, une joueuse de softball, et Virginia Fuchs, une boxeuse, ont obtenu la clémence de l’Agence américaine antidopage (USADA) dans des décisions distinctes dévoilées en même temps jeudi soir.

Nickles a subi un contrôle positif au ligandrol (ou LGD-4033), soit la même substance prohibée découverte l’an dernier dans les urines de Vincent Lapointe. Fuchs a rendu un test positif au létrozole et au GW1516, deux produits dans la classe des modulateurs hormonaux et métaboliques.

Tant Nickles, plus jeune membre de l’équipe olympique américaine de softball, que Fuchs, médaillée de bronze aux Mondiaux 2018, ont plaidé avoir été contaminées à la suite de rapports sexuels.

« Au cours d’une enquête approfondie sur les circonstances du cas de Nickles, l’USADA a déterminé que le partenaire masculin de Nickles utilisait des doses thérapeutiques de LGD-4033 et la faible quantité de métabolites de LGD-4033 détectée dans son échantillon d’urine est compatible avec une exposition récente au LGD-4033 par une transmission sexuelle », a écrit l’agence américaine.

PHOTO DON LIEBIG, TIRÉE DU SITE WEB DE UCLA

Madilyn
Nickles

Dans un autre communiqué au sujet de Fuchs, l’USADA emploie une formulation quasi identique. En l’absence de faute ou de négligence de leur part, les deux athlètes sont exemptées de toute sanction.

Le 26 janvier, Laurence Vincent Lapointe avait été blanchie de la même façon par le comité antidopage de la Fédération internationale de canoë, qui l’avait jugée « victime d’une contamination par une tierce personne ». Son équipe avait évoqué « un échange de fluide corporel » avec son conjoint de l’époque, qui avait fait usage d’un produit sans savoir qu’il contenait du ligandrol.

Suspendue provisoirement depuis le 13 août, ce qui lui avait fait rater les Championnats du monde, la multiple tenante du titre avait recouvré sur-le-champ le droit de reprendre l’entraînement et la compétition.

Vincent Lapointe souhaite que le cas des deux Américaines sensibilise les autres athlètes et le public.

« C’est rassurant que l’USADA prenne la responsabilité de dire que ces filles ne le savaient pas, que c’est une transmission sexuelle, a-t-elle commenté vendredi après-midi. Ça a été prouvé : elles ne pouvaient pas le savoir. C’est une bonne chose qu’elles aient été blanchies, mais d’un autre côté, c’est triste que ça arrive tout court. »

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Laurence Vincent Lapointe, en janvier 2020

J’aimerais que les gens soient plus responsables et le plus au courant possible.

Laurence Vincent Lapointe

Depuis l’histoire « assez horrible » qu’elle a vécue, la canoéiste de 28 ans scrute avec un soin maniaque tout ce qu’elle ingère ou consomme. L’obligation de considérer les habitudes d’un partenaire de vie ajoute une couche de complexité à cette gestion. « Maintenant, je dis à la blague que je vais être une nonne jusqu’à ce que je sois allée aux Olympiques ! »

Jurisprudence ?

Son avocat, Adam Klevinas, ne sait pas si le cas de sa cliente a pu servir dans la défense des deux athlètes américaines. « Ce n’est pas parce que c’est le même produit que ce sont nécessairement les mêmes faits », a-t-il souligné lorsqu’il a été informé de la situation, vendredi.

Techniquement, la jurisprudence en matière de dopage ne lie pas les autres instances. MKlevinas n’était cependant pas surpris d’apprendre la nature des substances retrouvées dans l’organisme de Nickles et de Fuchs.

« C’est fort possible [que ce soit attribuable] à des produits contaminés, surtout aux États-Unis. Avant, c’était l’ostarine, qui est dans la même famille que le ligandrol. Maintenant, c’est le ligandrol. Ils en mettent dans plein de produits sans que ce soit [indiqué] sur l’étiquette. Des athlètes prennent des compléments alimentaires et ils ne savent pas. On en a même trouvé dans du Viagra. […] C’est vraiment fou et c’est un gros problème aux États-Unis où c’est le Far West. »

L’avocat se demande si la hausse du nombre de cas n’est pas attribuable à l’amélioration des outils de détection. « On trouve maintenant des quantités vraiment minimes. Là, tout le monde essaie de trouver la fois où il a été en contact avec le produit. Je ne pense pas que ce sont des histoires que les gens racontent. […] Ils essaient vraiment de trouver l’explication la plus probable. C’est difficile. »

MKlevinas admet avoir été dubitatif lorsqu’il entendait de telles histoires à l’époque où il faisait partie de l’équipe juridique de l’Agence mondiale antidopage, de 2014 à 2018. « Après avoir défendu Laurence, j’ai vu combien c’était difficile pour elle de trouver l’origine [de la substance]. Tu commences à comprendre : oui, il y a des cas comme ça, ça existe, c’est vrai. »

Titulaire de la Chaire de recherche sur l’antidopage dans le sport de l’Université de Sherbrooke, David Pavot fait une distinction entre la défense de Vincent Lapointe et celle des deux Américaines. À ses yeux, le recours à des tests capillaires par la canoéiste québécoise pour accréditer la thèse d’une contamination est nettement plus solide sur le plan scientifique.

Les deux athlètes américaines se basent sur une accumulation de probabilités qui font qu’on peut considérer qu’il y a eu contamination. Laurence Vincent Lapointe, elle, a utilisé la science.

David Pavot, titulaire de la Chaire de recherche sur l’antidopage dans le sport de l’Université de Sherbrooke

Le professeur ajoute que cette situation « met en lumière la nécessité d’avoir une clarification sur les tests capillaires ». « Si on avait fait des analyses capillaires pour ces athlètes [en combinaison avec des tests urinaires], on se serait rendu compte – ou non – d’une contamination involontaire. »

Dans sa décision, le directeur général de l’USADA, Travis T. Tygart, déplore l’obligation imposée par le Code mondial antidopage de dévoiler publiquement et de considérer comme des violations de tels cas et « d’autres semblables, y compris les cas de viande et de médicaments contaminés ».

L’amalgame avec la viande contaminée fait « tiquer » David Pavot. « Est-on en train d’alléger le fardeau de la preuve pour se défendre d’un cas de dopage ? », se demande-t-il.

L’Agence mondiale antidopage pourrait se prévaloir de son droit de faire appel des décisions de l’USADA devant le Tribunal arbitral du sport. Vincent Lapointe et son avocat, eux, ont obtenu il y a plus de deux mois la confirmation que leur décision ne serait pas contestée.