Chaque semaine, les journalistes des Sports de La Presse répondent à une question dans le plaisir, et un peu aussi dans l’insolence. 

LA PRESSE

Mathias Brunet

J’ai 24 ans en mai 1993. Je commence à signer des textes à la pige pour La Presse. Raymond Lalonde, récemment installé à New York à titre de directeur des Communications internationales pour la NBA, me donne l’occasion de réaliser des interviews avec Shaquille O’Neal, la recrue du Magic d’Orlando, un vendredi au New Jersey, et le célèbre Michael Jordan, le lendemain au Madison Square Garden. Je connais Raymond du milieu du football collégial québécois ; il veut faire une faveur à un jeune reporter du Québec et faire mousser la visibilité du basket dans la Belle Province. Je m’installe dans les estrades du Brendan Byrne Arena du New Jersey après l’entraînement du Magic. O’Neal étend ses longues jambes, du haut de ses 7 pi 1 po. L’air agacé et égaré. Il répond sèchement par une phrase à chaque question, toujours en fixant le sol. Son exaspération monte de seconde en seconde. Je sue à grosses gouttes. Cinq ou six minutes plus tard, j’abandonne. Par bonheur, Michael Jordan sera d’une amabilité incroyable le lendemain, me demandant même avec un large sourire d’où je sortais, avec un pareil accent ! Le voyage n’aura pas été perdu !

Miguel Bujold

C’était avant la saison des Alouettes, en 2013, la première de Dan Hawkins. Le nouvel entraîneur-chef avait répondu à mes questions dans son bureau du Stade olympique et l’avait fait avec ses pieds sur le dessus de son bureau… Le souvenir de voir ses bottes de cowboy à moins d’un mètre de mon visage est resté bien frais dans ma mémoire. De dire qu’il était condescendant par rapport à la LCF tiendrait de l’euphémisme. « Le football, c’est le football », avait-il tranché au sujet des différences entre les jeux américain et canadien. En quittant le stade, je m’étais dit que l’association entre les Als et Hawkins ne serait peut-être pas très longue. Elle a duré cinq matchs.

Simon Drouin

« Bourque parlait et parlait… » : c’était le titre d’un texte de Ronald King au lendemain d’une première élimination du Canadien par les Bruins de Boston en 45 ans. Manière de dire que c’était inhabituel. J’ai encore un exemplaire du tabloïd des Sports de La Presse, daté du 27 avril 1988, dans une boîte poussiéreuse. J’avais 12 ans. Les Bruins étaient mon équipe favorite et Bourque, mon idole. Treize ans plus tard, King était mon chef de division quand j’ai couvert le dernier match à Montréal du célèbre défenseur, qui jouait alors pour l’Avalanche du Colorado. Je lui avais posé une seule question, probablement pas très bonne, et la réponse fut sèche. Méchante interview ! Deux mois plus tard, Bourque a enfin soulevé la Coupe Stanley. Depuis, j’ai appris à mieux préparer mes entrevues.

Richard Labbé

C’était un matin chaud à Miami, encore plus que les autres, et je m’étais investi d’une noble mission : aller parler de Peyton Manning à Steve Young. À ce moment précis de l’histoire, Peyton avait tous les records, il avait réussi tous les exploits, sauf un : pas de bague. J’y voyais un beau lien avec Young, l’ex-quart des 49ers, qui avait dû attendre très longtemps avant de toucher au trophée, malgré tous ses exploits. Ce matin-là, donc, Steve Young était là, sous la tente des médias à titre d’analyste, et il avait, de toute évidence, beaucoup de plaisir à parler avec une (très) jolie reporter d’un réseau de télé. Deux minutes passèrent. Puis cinq minutes. Après environ 10 minutes comme ça, je me suis avancé, avec ma bonne idée, pour lui demander s’il n’aurait pas deux minutes pour discuter un peu du grand Peyton, de ce qu’il représente à ses yeux. Sa réponse, mot pour mot : « Je suis en train de parler avec elle et toi, tu peux écouter. » C’est probablement mon tact légendaire qui m’empêcha de lui envoyer ma tasse de café derrière la tête.

Guillaume LeFrançois

Dustin Tokarski et Andrei Markov offraient de solides candidatures, mais la palme revient à Steve Lombardi, ancien lutteur connu sous le nom du Brooklyn Brawler. La Presse l’appelait pour notre dossier sur la défaite. Sa première réponse, méfiante : « Pourquoi m’appelez-vous ? » On explique le dossier, on dit que son ancien confrère Barry Horowitz nous a accordé une entrevue sur le sujet. « Il a parlé de moi ? » On lui explique, en mettant des gants blancs, que l’article portera sur l’art de mettre son adversaire en valeur. « Je n’ai pas le temps pour ça. » Durée de l’appel : une minute.

Simon-Olivier Lorange

On ne peut jamais rater son coup avec l’oncle Jacques Villeneuve. Volubile, toujours disponible, véritable puits sans fond d’anecdotes – la plupart concernant ses multiples blessures –, il est une valeur sûre pour un journaliste. Sa patience semble également infinie. Même à l’égard d’un jeune reporter qui, ne connaissant rien de sa voix haut perchée, lui demande à trois reprises s’il peut parler à Jacques Villeneuve, convaincu qu’il a plutôt sa femme au bout du fil. C’est donc dans la honte la plus complète, tétanisé par cet impair qui a fait ricaner gentiment mon interlocuteur, que je l’ai écouté me raconter qu’on venait de lui poser « une vis de quatre pouces » pour « tenir ensemble » sa hanche et son bassin après un accident. « Mononcle Jacques » avait sans doute oublié mon faux pas avant la fin de la conversation. Plus d’une décennie plus tard, ce n’est toujours pas près de m’arriver.

Pascal Milano

Le samedi précédent, un gala de boxe s’est terminé dans le chaos le plus total au Centre Bell. J’appelle donc un intervenant, bien connu, qui était dans le coin de l’un des boxeurs ce soir-là. Après les présentations d’usage, il lâche : « Je ne te connais pas, je ne sais pas qui tu es. » Pas de problème. On se représente de nouveau de manière plus détaillée. La réponse est la même. Téléphone raccroché, histoire à oublier… On ne l’a plus jamais rappelé.

Alexandre Pratt

En 2002, le baseball majeur souhaitait réduire le nombre d’équipes de 30 à 28. Les Expos et les Twins étaient en danger. Je m’étais rendu à Minneapolis pour parler aux joueurs. Sur le terrain, je croise l’ex-lanceur étoile Bert Blyleven. Il accepte gentiment ma demande d’entrevue. Première question : « How do you react as an ancient player ? » Sauf qu’en anglais, « ancien » n’a pas exactement la même signification qu’en français. Ça réfère plutôt à un temps très lointain. Genre l’Antiquité. Blyleven l’a mal pris. Je n’ai jamais pu poser ma deuxième question…