J’ai une question un peu plate à poser aux athlètes de haut niveau. Si les suppléments alimentaires sont pleins de cochonneries… ça vous tente pas de manger de la vraie nourriture ?

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Je connais la réponse, c’est la même qu’on vous donnera au gym du coin, c’est la même que vous et moi on donne : faut ab-so-lu-ment prendre la poudre pour réparer les micro-déchirures musculaires, reconstituer les réserves de glucides et faire mieux glisser l’air sur la surface microscopique de votre épiderme en le lubrifiant aérodynamiquement de manière invisible. Non, ça, c’est pas vrai, celle-là, je viens de l’inventer. Mais le reste n’est pas tellement plus vrai. La plupart du temps, ces « compléments » ou suppléments n’ont aucune vertu scientifique.

Je me souviens quand j’ai commencé à courir un peu sérieusement. Je m’étais acheté un énorme bocal d’un produit au nom extrêmement encourageant. Ça contenait une poudre jaunâtre « naturelle » – je me demande où on trouve dans la nature la mine de cette poudre, mais vous pensez bien, ils ne veulent pas le dire, c’est des secrets industriels.

On m’expliquait les bienfaits de ce truc-là et c’est pas mêlant, je sentais mes fibres musculaires vibrer et crier : « Oh oui ! J’en veux ! J’en veux ! J’ai mal aux micro-déchirures ! »

C’était bien entendu de la poudre surtout aux yeux et je n’en ai plus jamais racheté.

Mais savez-vous quoi ? La plupart des athlètes sont aussi crédules que vous et moi. Ils avalent souvent sans trop de questions ce que l’entraîneur ou le voisin de casier ou le vendeur leur refile.

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Le chercheur Martin Fréchette a publié en 2009 une étude sur les athlètes de haut niveau au Québec et les suppléments alimentaires, pour la faculté de médecine de l’Université de Montréal. Ce que ça dit ? Presque tous prennent de ces suppléments. Mais seule une minorité en comprend les supposés bénéfices – par exemple : pourquoi prendre des protéines après un entraînement intense est considéré comme favorable.

Mieux encore : 70 % estiment que l’abandon de ces compléments n’aurait aucun impact sur leurs performances. Et seule une minorité prenait son information auprès de nutritionnistes. Bref, ils sont à peine mieux renseignés que vous et moi.

Mais évidemment… Si les autres en prennent… Si le coach le recommande… Pourquoi rejeter d’avance un avantage potentiel ? Au plus haut niveau, c’est souvent un avantage marginal qui peut faire la différence…

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PHOTO ROBERT SKINNER, LA PRESSE

La canoéiste Laurence Vincent-Lapointe

Ce qui nous mène à l’affaire Laurence Vincent-Lapointe. Super athlète. Championne du monde. Domine son sport – le canoë –, qui fait son entrée aux Jeux olympiques pour les femmes l’an prochain à Tokyo.

Suspendue pour dopage. Hier, elle nous a expliqué que c’est par inadvertance qu’elle a ingéré du « ligandrol », la nouvelle testostérone.

Désolé, mais non. Ça ne marche pas. Je ne crois pas ça.

À cause de tous les autres qui nous ont menti, menti, menti ?

Pas du tout.

À cause de l’histoire. L’histoire ne tient pas.

Mon collègue Alexandre Pratt a bien expliqué hier la mécanique : elle doit maintenant faire la preuve de son innocence. On n’en est plus aux soupçons, ni même aux accusations. On est en face d’un flagrant délit. Les deux échantillons contenaient la substance interdite. C’est incontestable.

Vous me direz : voir si une athlète qui peut légitimement viser l’or, qui voit enfin son rêve olympique se réaliser, qui y goûte presque, ferait une folie semblable !

Excusez-moi, mais l’argument ne vaut rien.

Justement, quand le rêve est tout proche, la tentation est immense de le faire se réaliser par n’importe quel moyen.

Je ne dis pas que c’est le cas. Je dis seulement que l’apparente folie du geste ne le rend pas moins probable. En sport comme dans le crime, on part avec l’idée de ne pas se faire prendre…

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Oui, mais si son supplément avait été contaminé par erreur ? Si dans l’usine à supplément, on avait mal nettoyé la machine…

Si c’était le cas, ce seraient des traces qui se seraient retrouvées dans le supplément. Et des fractions de ces traces dans le corps de l’athlète. Or, il y a un seuil permissible de présence de ce produit. Il a été dépassé.

Il faudrait donc qu’on lui ait refilé des suppléments carrément illégaux. À son insu. C’est possible. Mais c’est inacceptable. À qui la faute, si c’est le cas ? Je ne sais pas. Mais le Comité international olympique met en garde les athlètes depuis assez longtemps. On est comme devant un type qui roule à 200 km/h et qui dirait au flic : « Oh ! excusez, j’avais mal lu la limite ! » Ou mieux encore : « On m’a dit que c’était permis… »

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Ce que disait aussi le CIO, mais en fait, c’était un groupe d’experts internationaux en nutrition, ça vaut aussi pour nous tous : pour la plupart des suppléments alimentaires, il n’y a pas la moindre preuve de leurs bienfaits.

Des protéines, vraiment, vous ne savez pas qu’il y en a dans les noix ? Dans les œufs ? Du sucre, c’est difficile à trouver à l’épicerie ?

Et le CIO d’ajouter cette évidence qu’il n’est pas inutile de rappeler : « Pour de nombreux athlètes d’élite, la promesse de succès sportifs l’emporte sur le manque de preuves. »

Et surtout : « La prise de compléments alimentaires ne compense pas les mauvais choix alimentaires ni un régime inadapté à moins qu’il s’agisse d’une stratégie à court terme lorsque l’apport en nutriments est insuffisant ou que des changements alimentaires ne sont pas possibles. »

C’était en mai 2017. Et ça ne faisait que répéter ce que tous les experts disent depuis très, très longtemps.

Je souhaite vraiment que Laurence Vincent-Lapointe prouve son innocence.

Ça voudrait dire qu’elle est malheureusement entourée d’une sacrée bande d’innocents, qui devraient s’expliquer aujourd’hui, vu tout ce qu’on sait.

Ça, c’est l’hypothèse la plus sympathique. En ce moment, ce n’est pas la plus probable, malheureusement.

Mais peut-être que ça peut contribuer à en rendre d’autres moins innocents. Comme vous et moi, mettons.

Dites-moi donc ce qu’on trouve d’indispensable dans ces machins-là pour courir un 10 km plus vite, une chose qu’on ne trouve pas au supermarché, et j’irai l’acheter.

Étude indépendante à l’appui, SVP !