Le geste dure tout au plus deux secondes. Probablement moins que ça. Le temps que les corps des deux plongeuses franchissent les 10 mètres entre la plateforme et la surface de l'eau. De petites secondes derrière lesquelles il y a beaucoup, beaucoup de travail.

Publié le 27 avr. 2019
JEAN-FRANÇOIS TREMBLAY LA PRESSE

Prenons donc un instant pour décortiquer le quatrième plongeon de Meaghan Benfeito et Caeli McKay hier, à l'épreuve du 10 mètres synchronisé de la Série mondiale à Montréal. Ce plongeon a largement contribué à leur médaille d'argent et à leur meilleur résultat depuis qu'elles plongent ensemble.

Le nom scientifique : 3 1/2 arrière en position groupée. Donc, on saute dos à la piscine, on voit l'eau à trois reprises, tout cela en se tenant les genoux repliés vers le corps. Puis, il faut entrer dans l'eau sans éclaboussures, évidemment. C'est déjà difficile de le faire en individuel, alors imaginez à deux, en même temps. C'est d'ailleurs le plongeon le plus complexe de la spécialité (coefficient de 3,3), mais par conséquent, il peut aussi être le plus payant. Dans tous les cas, seul le duo canadien a décidé de s'y attaquer.

« On le fait à l'individuel, mais le faire en synchro est stressant, a reconnu Benfeito. C'est un plongeon difficile à faire. Tu regardes l'eau trois fois. Tu dois t'assurer de garder tes repères et c'est parfois difficile de bien voir l'eau. Mais comme c'est plus élevé comme coefficient de difficulté, ça donne plus de points. »

Benfeito et McKay ont réalisé un petit bijou, avec à la clé 80,19 points, le deuxième résultat de la journée derrière l'exceptionnel cinquième plongeon des Nord-Coréennes Jo Jin-mi et Kim Mi-rae. Ces dernières ont d'ailleurs gagné l'or avec 329,70 points, quelques centimètres devant les Canadiennes, à 328,47. Les Chinoises Lu Wei et Zhang Jiaqi (320,64) ont complété le podium.

Benfeito a exécuté ce plongeon complexe pendant 12 ans avec sa partenaire de toujours Roseline Filion. L'ex-plongeuse devenue femme d'affaires, justement, était là pour voir ses anciennes coéquipières à l'oeuvre. On lui a donc demandé ce qu'il avait de si spécial, ce fameux plongeon.

Selon elle, ce qui le distingue avant tout est qu'il démontre l'audace des athlètes, ce qui déplaît rarement dans un sport jugé.

« Ce plongeon permet de se démarquer des autres sélections de plongeons, a dit Filion. Il faut oser le faire, mais il peut mener loin. Les juges aiment voir autre chose. Mais c'est un plongeon hit or miss [ça passe ou ça casse] et elles le savent. »

Mauvais début de journée

Benfeito et McKay ont convenu de placer ce plongeon au quatrième échelon sur cinq. L'idée étant toujours de commencer et de finir avec un plongeon bien maîtrisé. Les troisième et quatrième plongeons sont généralement les plus audacieux, car l'erreur fait (un peu) moins mal en milieu de parcours.

« Je trouvais que j'avais de la misère à le faire depuis que je ne le faisais plus en synchro, a reconnu Benfeito. Je l'avais fait pendant 12 ans, puis j'ai arrêté de le faire pendant deux ans et il me manquait quelque chose. J'ai dit à Arturo [Miranda, son entraîneur] que je voulais le refaire avec quelqu'un à côté de moi pour retrouver le rythme. »

« Quand je l'ai fait avec Caeli, il était vraiment bon et Arturo a suggéré de l'essayer en compétition pour voir ce que ça allait donner. On a décidé ensuite de prendre le risque. »

- Meaghan Benfeito

Benfeito explique que McKay était un peu plus réticente à s'attaquer au plongeon en raison de son niveau de difficulté. Le duo l'a finalement mis au monde au début du mois d'avril à la Coupe Canada, à Calgary. Il a atteint un tout autre niveau d'excellence hier, en Série mondiale, devant le public montréalais. C'était le contexte parfait pour le pousser plus loin, dans un endroit où elles s'entraînent à longueur d'année et où elles ont déjà tous leurs repères.

L'ironie de tout cela est que le saut à l'entraînement, en matinée, s'était très mal passé. Les Canadiennes ont toutes les deux raté leur départ et sont arrivées à court de vertical, lors de l'entrée à l'eau. Évidemment, cela joue sur les nerfs.

Mais avant la compétition, McKay a rappelé à sa coéquipière que le Parc olympique était « leur » maison. La bravade a fait effet.

« Nous étions stressées en haut, a dit Benfeito. Quand tu nous vois rire, c'est un rire de malaise. On est stressées, on sent que le coeur va sortir. Je pense que c'est ce qui fait en sorte qu'on plonge bien. Quand on est trop calmes, il n'y a pas assez d'adrénaline. Avec la foule qui criait, c'était incroyable. »

Sur ce quatrième plongeon, les Canadiennes ont momentanément devancé les Nord-Coréennes et les Chinoises, un exploit. Les Nord-Coréennes ont fini par reprendre leurs droits au dernier tour. N'empêche, après des médailles de bronze lors des deux premières manches de la Série mondiale, en Chine et au Japon, les Canadiennes avaient besoin d'un petit plus pour grimper au classement.

Elles l'ont trouvé avec ce plongeon. C'est de bon augure à trois mois des Championnats du monde.