Ce n’était peut-être pas la conquête de l’Everest, comme on l’a dit. Mais c’était un immense moment sportif. La barre des deux heures au marathon pulvérisée par Eliud Kipchoge, le plus grand de sa génération.

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Une heure.

Cinquante-neuf minutes.

Quarante secondes.

Hier, après avoir regardé l’exploit (en différé, j’avoue), j’ai fait comme des milliers de coureurs amateurs partout dans le monde. J’ai mis mes souliers avec une sorte de joie supplémentaire. Je me suis rendu sur une piste de 400 m, derrière l’école secondaire de La Malbaie, juste pour ressentir physiquement l’énormité de l’exploit, et comme un hommage anonyme au souriant Kényan. Un marathon en 1 h 59 min 40 s, c’est un tour de piste en une minute huit secondes. Une fois, à l’entraînement, on avait tenté de faire du « Kipchoge ». J’avais fait 200 m à cette vitesse. Ça veut dire 34 secondes. Je n’aurais pas fait un mètre de plus. Il a fait ça 211 fois. Ou 422 fois un 100 m à 17,08 secondes. Etc.

Remarquez, pour l’amateur moyen, à 3 min 0 s ou 3 min 4 s le kilomètre, ce qui donne « seulement » le record canadien de Cam Levins (2 h 9 min 25 s), on est quand même stupéfait et à moitié évanoui…

Sauf que cette fois, c’est une barrière jugée infranchissable qui saute.

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Bien sûr, il y avait la voiture qui maintenait l’allure. Bien sûr, il y avait ces 41 « lièvres », parmi les plus grandes stars de l’athlétisme, qui formaient un V comme une formation d’oies blanches inversée devant le champion.

Les souliers, aussi, car après tout, c’est pour en vendre qu’on a commencé cette opération. L’argent, donc, beaucoup d’argent, de la firme de pétrochimie Ineos, qui commanditait l’opération.

L’exagération, aussi (on a comparé ça au premier homme sur la Lune).

C’est vrai, il y avait tout ça.

Mais à la fin, quand tous les coureurs qui le « tiraient » se sont retirés, quand la voiture a cédé le passage, Eliud Kipchoge s’est retrouvé seul. Seul, superbe, face à l’horloge. Il savait qu’il l’avait vaincue. Il se frappait la poitrine. Il pointait des gens dans la foule.

Sa foulée si fluide était presque intacte. Il n’avait pas ralenti de toute la course. Des temps de passage d’une formidable régularité, 2 min 52 s le kilomètre pour les plus lents, 2 min 48 s pour les plus rapides. Plus ou moins 21 km/h.

Je me souviens de sa première tentative de casser les deux heures, en 2017, sur le circuit de Monza. Les deux heures l’avaient cassé. Pas de beaucoup : il a fait 2 h 0 min 25 s. Vingt-six petites secondes perdues. Une par mille. Mais il avait touché sa limite sur la fin. La voiture d’allure s’éloignait de lui. Il ne pouvait plus tenir le rythme. Sa foulée se désarticulait légèrement.

Pas hier. Eliud Kipchoge n’a pas fléchi. Il a même bouffé 20 secondes sur l’objectif. Ses talons touchaient encore ses fesses, ses jambes roulaient au même rythme de fou malgré la raideur. C’est le point de rupture, mais il n’a pas rompu.

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« Je vais le regarder, c’est certain, le simple spectacle de sa course pendant deux heures a quelque chose de méditatif », me disait le journaliste Alex Hutchinson, auteur d’Endure, un ouvrage sur les limites humaines dans les sports d’endurance et leur « élasticité ».

PHOTO HERBERT NEUBAUER, AGENCE FRANCE-PRESSE

Eliud Kipchoge a brisé « une barrière jugée infranchissable » hier, écrit notre chroniqueur.

« Pour moi, la première tentative avait un plus grand intérêt, parce que le doute était plus grand. Peu de gens pensaient qu’il pouvait faire 1 h 59 min en 2017. Aujourd’hui, c’est le contraire, la plupart des gens s’y attendent. À mon avis, battre son record officiel au marathon [2 h 1 min 39 s, à Berlin en 2018] serait un plus grand exploit que de battre les deux heures », dit-il.

Ce 1 h 59 min 40 s n’est effectivement pas homologué par la Fédération internationale d’athlétisme. Il ne respecte pas plusieurs règles. D’abord, le record n’a pas eu lieu pendant une compétition (il faut au moins trois compétiteurs). Ensuite, l’aide qui lui était fournie fausse les données.

Ça ne fait pas moins de Kipchoge le plus grand marathonien de tous les temps, probablement. Il a remporté 10 des 11 marathons auxquels il a participé et pulvérisé le record du monde l’an dernier à Berlin.

Mais dans les épreuves sur piste, les records ne sont pas tombés aussi vite qu’au marathon. Pourquoi ? À cause principalement des souliers.

Le Vaporfly 4 %, lancé dans l’opération « Breaking2 » de Nike en 2017, est une réelle avancée technologique. À tel point que certains se demandent si, avec sa mousse légère et sa plaque de carbone qui agit comme un tremplin pour redonner de l’énergie à chaque foulée, il ne devrait pas être banni. Des dix meilleurs chronos de tous les temps, six ont été enregistrés en 2019 par six coureurs différents. Devinez ce qu’ils avaient en commun, à part un niveau athlétique exceptionnel… Les cinq meilleurs temps ont été enregistrés avec des Nike. Certains parlent de dopage technologique. Remarquez, Nike a succédé à Adidas, qui a dominé un temps avec sa gamme « Adizero », prisée par les champions il y a trois ans seulement.

« La comparaison avec les combinaisons de natation est intéressante, elles ont fini par être bannies. En même temps, on ne peut pas empêcher l’évolution technologique. La question est de savoir quels sont les critères pour accepter une évolution, afin qu’elle ne soit pas considérée comme une aide trop grande à la performance, et là-dessus la Fédération d’athlétisme ne s’est pas expliquée clairement », dit Hutchinson.

L’autre grand facteur mesurable, c’est le groupe de lièvres. « Jusqu’à récemment, on pensait que d’être tiré par d’autres coureurs dans un peloton n’avait aucun effet autre que psychologique. Ce n’est pas comme au vélo, où le gain est énorme », dit Hutchinson.

Mais Breaking2 a obligé à réévaluer ce qu’on tenait pour acquis, à refaire les recherches, car chaque seconde comptait. « On a réalisé qu’il y avait un réel gain aérodynamique à courir en peloton. On a aussi déterminé qu’il vallait mieux faire un V inversé, alors qu’à Monza le V pointait vers l’avant. »

PHOTO YASUYOSHI, AGENCE FRANCE-PRESSE

À Nairobi, au Kenya, les gens suivaient sur des écrans la course de leur favori.

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Kipchoge a 34 ans. Il a annoncé son intention d’être à Tokyo pour défendre son titre olympique. Aura-t-il de la concurrence ? Le seul qui pointe à l’horizon est un autre vieux routier, Kenenisa Bekele. L’Éthiopien a 37 ans et détient les records du monde du 5000 m et du 10 000 m depuis 16 et 15 ans. Avec des temps dont personne ne s’est approché depuis. Et voilà qu’il y a deux semaines à Berlin, il est passé à deux secondes du record de Kipchoge : 2 h 1 min 41 s. Tout le monde était renversé. Son passage au marathon n’avait pas été concluant jusque-là.

« Ils ont le même agent, alors je n’exclus pas de les voir se mesurer l’un à l’autre à Londres en avril ou à Tokyo », dit Hutchinson.

L’auteur est un peu sceptique, d’ailleurs, quant à cette dernière performance époustouflante de Bekele. « Il n’a pas terminé la plupart de ses derniers marathons, son entraîneur disait qu’il n’était pas sérieux à l’entraînement ces dernières années, et le voici qui surgit avec ce temps incroyable. L’entraîneur dit maintenant qu’il a été sérieux. Je ne sais pas quoi penser… »

Tous les amateurs d’athlétisme ont en tête cette course classique de 2003, où le jeune Kipchoge, à 19 ans, coiffe Bekele et Hicham El Guerrouj pour décrocher l’or au 5000 m du Championnat du monde d’athlétisme.

Voir les vieux champions croiser le fer une autre fois, ça ne serait pas ennuyant…

Pas pour le chrono, mais pour la compétition, coude à coude, style à style, cœur contre cœur.

Pour le sport, quoi.