Est-ce Roseline Filion, plongeuse de renom, deux fois médaillée olympique, trois fois aux Championnats du monde ? Celle dont la photo en plein vol décore le corridor qui mène du métro au Stade olympique ?

Jean-François Tremblay
Jean-François Tremblay La Presse

Est-ce Roseline Filion, femme d’affaires ? Celle qui a ouvert il y a une semaine la deuxième succursale de son jeu d’évasion Immersia à Boisbriand ?

Est-ce Roseline Filion, communicatrice ? Celle dont on découvre le côté givré sur les plateformes de Radio-Canada Sports ou à l’émission décalée ALT à Vrak ? Celle qui a d’ailleurs animé avec brio hier la conférence de presse de la manche montréalaise de la Série mondiale de plongeon ? 

Bref, qui est-elle, aujourd’hui, plus de deux ans après son dernier plongeon de compétition ?

« C’est encore la grande question, lance-t-elle en riant. Je ne suis pas juste dans une case, je suis dans plein de cases en même temps. Je suis une femme d’affaires, je suis encore une sportive, mais plus de haut niveau. Je suis une communicatrice. Je suis bonne vivante, je profite de plein de choses, j’ajoute des cordes à mon arc et je découvre encore qui je suis tous les jours en essayant différentes choses. » 

PHOTO MIKE BLAKE, ARCHIVES REUTERS

Roseline Filion a participé aux Jeux olympiques de Rio, en 2016.

Évidemment, elle a hâte de voir ses amis plonger aujourd’hui, devant son public en plus. Elle n’est jamais trop loin de l’équipe canadienne, avec qui elle s’entraîne encore parfois, mais seulement hors des piscines. Elle n’a jamais plus replongé du 10 m depuis sa retraite sportive. Elle s’est essayée au tremplin, avec une figure toute simple devant quelques confidentes, mais les sensations sont revenues trop vite. L’entrée dans l’eau, la mémoire musculaire. Ce saut l’a troublée.

« Cette page-là est terminée, je ne veux pas. Je n’ai pas le goût. » 

De toute façon, le corps est encore en train de guérir les petits bobos, le dos surtout, conséquences des années de chocs. 

Dès sa retraite, Filion s’est donc lancée dans les autres projets. Immersia est arrivé très vite dans le portrait, c’était prévu avant même qu’elle s’en aille aux Jeux de Rio, à l’été 2016. C’est né d’une passion pour les jeux d’évasion. C’est une entreprise de famille, qu’elle pilote avec son frère, ses deux cousines et leurs conjoints.

De son propre aveu, Filion ne connaissait rien dans la gestion d’une entreprise. Elle n’avait pas la fibre non plus. Elle laissait ça à son frère. Elle a appris sur le tas, notamment la cruciale étape du budget. Filion s’occupe des communications et des réseaux sociaux. Elle aime aussi créer les histoires, inventer les scénarios. C’est son côté artistique qui s’exprime un peu plus à travers cette aventure.

« Je suis bonne pour la peinture. Je fais des beaux coins, propres. Je fais du beau faux fini qui a l’air du métal. On a chacun nos talents. On a ouvert notre première succursale [à Laval] en ne sachant pas à quoi s’attendre, mais les gens ont répondu à l’appel. On est encore en croissance. On n’a pas eu besoin de changer les jeux, mais nos clients qui ont fait tous nos scénarios nous demandaient quand on allait les changer. Dans nos chiffres, rien ne nous indiquait que ça ralentissait. On s’est donc dit : on va aller plus loin et on va ouvrir une nouvelle succursale avec d’autres jeux complètement différents. »

D’où Immersia 2. Une idée encore plus folle que la première, presque le double de superficie, et qui fait un peu plus peur à Filion. Voyez-vous, elle sait cette fois dans quoi elle s’embarque…

La transition

« Croissance », « nos chiffres », Filion glisse avec aisance dans la conversation le jargon d’entrepreneure. Elle fait les conférences de presse avec le même aplomb que ses chroniques à la télévision. De l’extérieur, on pourrait croire que la transition d’athlète à femme d’affaires et communicatrice s’est faite sans heurts, presque du jour au lendemain. Après tout, la plongeuse a toujours parlé de son après-carrière avec une telle rationalité.

Pourtant, elle assure qu’il n’en est rien. Elle a traversé, comme tous les autres avant elle, et tous ceux depuis, ce « deuil » que certains ont si bien décrit. « On m’a fait très peur avec la transition. On parle beaucoup de dépression, de peine. Tout ça existe. »

« J’avais peur, donc je me suis lancée dans plein de choses en même temps pour essayer de me sauver de ce bout de tristesse. Mais il est là, que tu sois prête ou pas. J’ai été chanceuse d’avoir des projets qui m’allumaient même si je vivais un vide à l’intérieur. »

« Il y a eu ce moment où ce que le sport de haut niveau m’apportait, cette adrénaline, je ne la retrouvais nulle part. J’ai été toute seule chez moi à pleurer et à me dire : c’est donc bien plate, la vie de l’autre bord. J’étais avec mes meilleures amies, on voyageait partout dans le monde, on essayait d’être les meilleures. C’était excitant. En même temps, j’avais fait le tour. Le temps fait bien les choses. »

Aujourd’hui, Filion a appris qu’elle peut transposer le bonheur vécu à travers son sport à d’autres sphères de sa vie. Le « deuil » a pointé le bout de son nez, elle y a fait face, et elle peut maintenant utiliser son bagage d’ancienne plongeuse pour avancer. 

« Je me garde la place pour vivre des choses extraordinaires. Je dois me rappeler que ce que j’ai vécu m’aide comme personne, mais je dois me développer de nouveaux outils. Regarder dans le passé, c’est lourd. Je veux être dans le futur, je suis positive, je suis tout le temps de bonne humeur. Je vais me servir de ce que j’ai vécu pour me créer un avenir qui me passionne autant que le sport m’a passionnée. Je ne veux pas vivre dans la nostalgie, même si je suis fière de tout ce que j’ai accompli. »

Une équipe tissée serré

Mitch Geller, directeur technique de Plongeon Canada, a lancé les avertissements d’usage. Il y aura 85 plongeurs, provenant des 14 meilleures nations de la discipline au monde, qui seront réunis à Montréal pour la troisième manche de la Série mondiale de plongeon. Ce sont les meilleurs, dans chaque catégorie, et le défi sera immense.

Geller a poursuivi avec l’habituel travail d’autopromotion. C’est de bonne guerre et c’est surtout très mérité. En deux étapes, en Chine et au Japon, le Canada a gagné 11 médailles sur les 14 finales auxquelles il a pris part. Meaghan Benfeito et Jennifer Abel mènent le bal avec cinq récompenses chacune. 

Puis, Geller a livré ce qui doit être la plus intéressante citation du point de presse d’hier : « L’équipe en place est sans doute la plus concentrée et tissée serré de l’histoire de notre sport. Quand je repense à notre entraînement, nous sommes aussi prêts que possible. Je ne changerais rien, de nos entraîneurs à nos athlètes. »

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Mitch Geller, directeur technique de Plongeon Canada

Ça peut paraître étonnant à la première écoute qu’un sport surtout individuel ait une telle dimension d’équipe. Pourtant, en parlant aux différents athlètes qui représentent le Canada, on comprend vite de quoi il en retourne.

Prenez Pamela Ware, par exemple. Elle est encore à la recherche de sa première médaille cette saison au tremplin de 3 m, après deux cruelles quatrièmes places. Chaque fois, c’est Jennifer Abel, sa coéquipière, qui l’a exclue du podium. Il pourrait y avoir du ressentiment qui s’installe. Et pourtant…

« On est ensemble presque 24 heures sur 24. C’est ma famille. Ce sont mes sœurs et mes frères. On est tellement proches. Par exemple, je pourrais appeler Meaghan Benfeito à 3 h du matin pour pleurer, si je voulais. On est si proches que ça. »

Même son de cloche du côté de Benfeito : « J’ai fait plusieurs équipes. Sans être méchante avec les plus vieux, dans notre équipe, on s’entraide tout le temps. Si quelqu’un ne va pas bien, on est toujours là pour l’aider. C’est un sport individuel, mais on est tous investis dans chacune de nos performances. Ça me fait de la peine si Jenn ne plonge pas bien. J’ai l’impression que c’est moi. On est ensemble tellement souvent. »

Benfeito ajoute que d’autres équipes, comme la Grande-Bretagne, sont aussi très soudées, mais que la chimie canadienne est plutôt unique. Elle cible comme moment où les astres se sont alignés l’arrivée de Vincent Riendeau et de Philippe Gagné au sein de l’équipe.

« Ce sont deux personnes très comiques qui ont détendu l’atmosphère. C’est grâce à eux. On est moins stressés, on rit plus. On niaise ensemble, on est toujours ensemble. En compétition on soupe ensemble, on va visiter les autres villes ensemble. »

À Montréal

La troisième étape de la Série mondiale se déroule à la piscine du Stade olympique de Montréal, là où les plongeurs et plongeuses canadiens (sauf deux) s’entraînent à longueur d’année.

Les bienfaits techniques sont indéniables. Pour les plongeurs du 3 m, ils ont pu apprivoiser les particularités des tremplins. Qui sont non seulement différents d’une ville à l’autre, mais aussi d’un tremplin à l’autre dans les mêmes installations ! Il y a l’histoire des repères visuels aussi, la couleur de l’eau, la couleur du plafond, pour mieux savoir où un plongeur est rendu dans ses figures.

Jennifer Abel souligne aussi le bonheur de dormir dans un lit confortable, de manger sa propre nourriture, de poursuivre sa routine de tous les jours. Tout le monde se réjouit aussi de ne pas avoir à combattre le décalage horaire. Tout le monde, sauf Benfeito, phénomène de la nature, qui dort comme un bébé tout le temps.

Plonger devant les siens donne confiance. Une confiance qui a convaincu Benfeito de lancer en pleine conférence de presse qu’elle visait trois médailles en trois épreuves. Rien de moins.

« Je sais que c’est possible. J’ai eu cinq médailles en six épreuves. Je ne dis jamais rien qui n’est pas possible. J’ai la tête pour y arriver, il faut juste que je le fasse. »

Plonger devant les siens permet aussi de leur montrer, en personne, le résultat concret de la vie d’athlète. Une vie faite de moments d’extase, c’est sûr, mais aussi de beaucoup d’efforts et de privations. C’est certainement ce qui plaira le plus à Pamela Ware.

« J’ai hâte que ma famille vienne me voir. Ils ne viennent jamais me voir. Ma famille au complet va être là, il va y avoir 25 personnes. J’ai hâte de montrer pourquoi je sacrifie tout pour mon sport. Je ne vais pas à l’école parce que je plonge tandis que mes amis finissent leur bac. Ils veulent partir en voyage et je ne peux pas parce que je m’entraîne. Ils comprennent pourquoi, mais là, je peux leur montrer ce que je fais dans la vie. »

L’horaire d’aujourd’hui

12 h – Finale 10 m synchro (femmes) Meaghan Benfeito et Caeli McKay

13 h 05 – Finale 10 m synchro (hommes) Vincent Riendeau et Nathan Zsombor-Murray

17 h 35 – Finale 3 m synchro (femmes) Jennifer Abel et Mélissa Citrini-Beaulieu

18 h 55 – Finale 3 m synchro (hommes) Philippe Gagné et François Imbeau-Dulac