On a souvent dit au cours des trois derniers mois que beaucoup de gens ont trouvé dans des films à l’eau de rose ou des séries télévisées nostalgiques une façon de combattre l’angoisse, de garder la tête hors de l’eau. Pour d’autres personnes, des vidéos publiées sur YouTube ont eu le même effet.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Je me suis beaucoup questionné sur le rôle de ces images bonbon, la plupart du temps trempées dans la mignonnerie. Pourquoi avons-nous besoin d’elles ? Ainsi, quand j’ai vu apparaître le livre Trop mignon : mythologies du cute, de Vincent Lavoie, j’ai tout de suite eu envie de le lire.

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Des chats sont devenus célèbres sur les réseaux sociaux en étant tout simplement mignons.

L’auteur, professeur au département d’histoire de l’UQAM, s’est intéressé à l’incroyable force d’attraction de ce qu’on appelle les « vidéos de chats ». À la manière des auteurs qui ont signé des biographies animalières, il commence par nous présenter des chats qui sont devenus célèbres sur les réseaux sociaux en étant tout simplement mignons.

Il commence avec Attila Fluff, alias Surprised Kitty, dont la notoriété est devenue immense grâce à la mise en ligne sur YouTube, en 2009, d’une vidéo de 17 secondes. Dans ces images vues 80 millions de fois, on voit Attila, alors âgée de 10 semaines, exprimer sa satisfaction chaque fois que son propriétaire lui chatouille le ventre.

« Le pouvoir prescripteur d’Attila Fluff est colossal », écrit Vincent Lavoie, tout en précisant qu’une foule de 700 personnes a rendu hommage à la populaire vidéo en reprenant à l’unisson les fameux mouvements du chaton lors du festival South by Southwest, en 2010.

L’auteur nous parle également d’autres stars félines (souvent représentées par des agences de talents animaliers) comme Lil Bub et Happy Cat, Grumpy Cat, Ceiling Cat, Fatso, Oskar and Klaus, Nala Cat, Oh Long Johnson, The Oreo Cat, Hipster Cat et Maru.

« L’appétence des internautes pour ces dernières est un phénomène d’importance, révélateur d’enjeux sociétaux de grande ampleur allant du réchauffement climatique à la mondialisation de l’hédonisme numérique, en passant par le droit à la procrastination à l’heure du libéralisme tardif. »

Pourquoi ces vidéos ont-elles autant de succès ? Pourquoi nous séduisent-elles ? Pourquoi nous offrent-elles un plaisir si difficile à décrire ? L’auteur prend divers chemins pour expliquer la présence du fameux facteur « aww », le mot prononcé par un locuteur anglophone afin d’exprimer son sentiment à la vue d’une scène ou d’une image attendrissante.

À l’incontournable « C’est cuuuute ! » que l’on pousse à la vue d’une de ces vidéos serait rattaché un sentiment de « protection envers les juvéniles ». Plusieurs spécialistes croient en effet que notre attirance pour la mignonnerie est liée aux mêmes comportements empathiques que nous avons envers les enfants.

C’est ce qui explique que plusieurs personnages appartenant au monde animal ont subi une transformation qui les rapproche au bout du compte de l’apparence d’un enfant qui serait mignon. Les gigantesques entreprises commerciales bâties autour des personnages d’Hello Kitty et de Pikachu en sont un bon exemple.

À une époque où le « parler bébé » est de plus en plus répandu, on ne cesse de créer des figures animales et enfantines pour séduire un public en manque de sensibilité et de symboles qui sentent bon la vulnérabilité, la drôlerie et la fragilité.

Pour mieux illustrer ce phénomène, l’auteur cite l’exemple de la transformation que Mickey Mouse a connue au fil des décennies. Plus la souris de Walt Disney a avancé dans le temps, plus elle a pris la forme d’un enfant. L’auteur s’attarde au format de la tête, des yeux et du museau de Mickey Mouse qui n’ont cessé de croître par rapport au reste de son corps.

« C’est ainsi qu’en un demi-siècle, la taille des yeux du personnage serait passée de 27 % à 42 % de la taille de la tête, et cette dernière de 42,6 % à 48,1 % de celle du corps », souligne l’auteur.

Les anglophones disent « So cute ! » et les francophones, « Trop mignon ! ». Pourquoi « trop » ? Est-ce que le mignon ferait mal ? se demande Vincent Lavoie.

« Le mignon génère des émotions dysmorphiques assez comparables à celles observées chez des sujets soumis à des bonheurs trop intenses : les cris d’horreur poussés par les adolescentes à la vue de leur idole, les pleurs du gagnant au loto, les larmes versées à la naissance de son enfant, etc. »

On aime regarder les vidéos de chats et admirer ces personnages conçus pour séduire, car les animaux sont doués d’une sensibilité que le monde dans lequel on vit a de plus en plus de mal à nous offrir.

Inventés ou pas, ces petits êtres adorables n’ont qu’une fonction : susciter notre émerveillement. Durant cette période d’adoration, l’évasion est permise.

IMAGE TIRÉE DU WEB

Trop mignon, mythologies du cute, Vincent Lavoie, PUF, 128 pages.

« Visionner une vidéo de chaton, c’est tout à la fois s’adonner à un petit plaisir coupable, suspendre ses activités productives, alimenter un trafic internet aussi intense, dit-on, que celui généré par la pornographie, et émettre du CO2 par sursollicitation des serveurs de données », dit Vincent Lavoie.

Pour ce qui est d’Attila Fluff, qui est à la vidéo de chats ce qu’Elvis fut au rock’n’roll, après avoir connu la consécration et atteint les sommets de la gloire, elle n’a plus jamais été revue sur le web. Elle serait morte en 2016.

Et comme une tonne de stars d’Hollywood avant elle, elle a disparu dans l’anonymat le plus total.