L’ancienne ministre socialiste, mère du « mariage pour tous », se lance à son tour dans la campagne présidentielle

Publié le 16 janvier
Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

C’est la fin d’un vrai faux suspense.

Comme beaucoup s’y attendaient, la socialiste Christiane Taubira a annoncé samedi qu’elle se lançait à son tour dans la course à l’Élysée, dans l’espoir de rallier une gauche fragmentée et donnée perdante en raison de ses divisions. Mais certains n’y voient qu’une candidature de plus qui ajoutera à la confusion chez les électeurs concernés.

En déplacement à Lyon, l’ancienne ministre de la Justice de François Hollande a déclaré vouloir se présenter « contre les discours de haine » portés par certains adversaires d’extrême droite. Elle a manifesté le souhait de « prendre toute [sa] part » au « désespoir des Français » et aux « risques de dislocation sociale », ajoutant que le défi écologique était « l’affaire du siècle ».

La politicienne de 69 ans a par ailleurs confirmé qu’elle se soumettrait au verdict de la « primaire populaire », qui doit avoir lieu sur l’internet du 27 au 30 janvier. À moins d’un coup de théâtre, cette initiative citoyenne est actuellement le dernier espoir à gauche pour désigner un candidat unique pour l’élection présidentielle.

Jusqu’ici, les principaux candidats de gauche ont rejeté l’idée d’un ralliement, chacun revendiquant son droit de faire cavalier seul. Le problème, c’est qu’aucun ne semble en voie d’obtenir un score suffisant pour franchir le premier tour du scrutin, prévu le 10 avril.

Selon le sondage OpinionWay du journal Les Échos publié vendredi, Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) ne récolte ainsi que 10 % des intentions de vote, tandis que Yannick Jadot (Europe Écologie les Verts), Anne Hidalgo (Parti socialiste) et Fabien Roussel (Parti communiste) se contentent respectivement de 6 %, 4 % et 3 % des appuis.

À l’opposé, les candidates de droite et d’extrême droite Valérie Pécresse (Les Républicains) et Marine Le Pen (Rassemblement national) sont ex æquo à 18 %, ce qui laisse peu de doutes sur la déroute annoncée de la gauche.

Repoussoir d’extrême droite

Lancée par deux jeunes militants, la primaire populaire ne relève d’aucun parti politique, mais a obtenu 300 000 soutiens chez les électeurs de gauche. Sept candidats sont officiellement inscrits sur la liste, notamment Mélenchon, Jadot et Roussel, en dépit de leur refus formel d’y participer. Anne Hidalgo s’y disait pour sa part favorable, jusqu’à ce que Jadot lui envoie une fin de non-recevoir. Selon toute vraisemblance, cette « consultation » pourrait donc couronner Christiane Taubira, qui se présente comme la seule candidate de poids à y croire.

On peut s’interroger sur la valeur de l’exercice, alors même que ses participants les plus en vue n’ont pas donné leur accord. Mais avec plus de 120 000 participants inscrits, son vainqueur ou sa vainqueure pourra revendiquer une certaine légitimité. En guise de comparaison, la primaire du parti Les Républicains, qui a couronné Valérie Pécresse en décembre, avait attiré 139 000 votants, et la primaire des Verts, 122 000.

La campagne de Christiane Taubira ne s’annonce pas moins difficile. Un récent sondage Ifop/Paris Match ne donne que 4,5 % à l’ancienne ministre de la Justice, qui est passée à l’histoire pour son rôle actif dans l’adoption de la loi sur le mariage homosexuel (mariage pour tous) en 2013.

Selon Caroline Vigoureux, journaliste politique à l’Opinion et autrice du livre Le mystère Taubira, la politicienne guyanaise risque notamment de se heurter au mur conservateur – voire réactionnaire – de ses adversaires de droite et d’extrême droite, qui la prendront pour cible afin de mieux doper leur propre discours.

« Elle savait en portant une candidature ce qu’elle réveillerait chez cette frange-là de l’échiquier politique qui adore la détester », avance Caroline Vigoureux.

Selon la journaliste, Christiane Taubira incarne la gauche dans tout ce qu’elle a « de plus clivant et détestable » aux yeux de la droite, en particulier à cause du « mariage pour tous », qu’elle a porté avec passion et qui a été l’un des marqueurs très forts du quinquennat Hollande.

[Christiane Taubira] est adulée à gauche, mais est un repoussoir pour la droite et l’extrême droite.

Caroline Vigoureux, journaliste politique aux Échos et autrice du livre Le mystère Taubira

Beaucoup n’y voient en outre qu’une candidate de plus, voire de trop. C’est le cas du politologue Marc Lazar, qui craint une plus grande fragmentation du vote à gauche et doute fortement que la candidate ait la capacité de rassembler.

« À titre personnel, je n’y crois pas du tout. Je ne crois pas qu’elle déclenchera une dynamique unitaire », lance le politologue, professeur de sociologie politique à Sciences Po.

De l’avis de cet expert du socialisme, Taubira aura notamment du mal à rallier l’électorat de Jean-Luc Mélenchon, en raison de son passage remarqué au Parti socialiste.

« Les électeurs de La France insoumise ne se reconnaissent pas du tout chez elle, même si elle a démissionné au moment de l’affaire de la déchéance de nationalité. Pour eux, elle reste associée au gouvernement de François Hollande, qu’ils détestent et qu’ils considèrent comme responsable de la crise de la gauche », explique-t-il.

Un agrégat de petites boutiques

Avec ou sans Taubira, il ne fait aucun doute pour Marc Lazar que la gauche fonce droit dans le mur.

Cet échec prévisible est d’autant plus étonnant que la social-démocratie connaît un regain ailleurs en Europe de l’Ouest, notamment en Allemagne, en Norvège, en Suède, au Danemark et en Finlande, où les partis de gauche sont de retour au pouvoir, quoiqu’affaiblis.

Mais le politologue reconnaît que la crise de la gauche française est « plus intense qu’ailleurs », en raison de ses profondes divisions sur des « sujets essentiels » comme l’Europe, l’immigration, l’insécurité, la République, la laïcité et la politique économique.

Rien de neuf, précise Marc Lazar. L’histoire de la gauche a été marquée par les divisions. Sauf que cette fois, aucun parti ne l’emporte sur les autres. « Il n’y a plus d’entité dominante comme le Parti socialiste ou le Parti communiste, conclut-il. Ce n’est qu’une agrégation de petites boutiques. »

L’avenir dira si Chrisiane Taubira parvient à en faire une grosse coop…