(Berlin) Il n’y a « pas de date de péremption » pour rendre justice aux victimes des crimes du IIIe Reich : cette conviction guide l’avocat Thomas Walther dans sa traque des derniers nazis jugés, au crépuscule de leur vie, par les tribunaux allemands.

David COURBET Agence France-Presse

Le pénaliste de 78 ans représente des survivants et proches de personnes enfermées par le régime d’Adolf Hitler (1933-1945) dans le camp de concentration de Sachsenhausen, non loin de Berlin. Un ex-gardien de ce camp, âgé de 100 ans, comparaît à partir de jeudi en Allemagne pour « complicité de meurtres » entre 1942 et 1945.

Après une carrière de magistrat, Thomas Walther a attendu la retraite pour passer le barreau et embrasser une nouvelle vie, entièrement dédiée aux victimes de la Shoah et à leurs descendants.

« Être conscient d’une injustice entraîne le devoir de corriger celle-ci », confie-t-il à l’AFP pour expliquer la mission qu’il s’est fixée. L’avocat allemand collecte à travers le monde les témoignages qui ont permis ces dernières années de lancer nombre de procédures contre d’anciens acteurs de la machine d’extermination nazie.

Même 76 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), de tels procès permettent de « rendre justice aux dizaines de milliers de victimes de meurtres. La justice n’a pas de date de péremption », assure M. Walther.

« Un jour, une descendante qui avait perdu sa mère dans un convoi parti pour Auschwitz (Pologne) m’a remercié d’avoir fait condamner un ancien nazi, en me disant que je lui avais offert une nouvelle vie », se souvient cet homme aux sourcils broussailleux. « Cela montre à quel point cette quête de justice est importante pour les victimes et leurs descendants ».

« Ne pas s’associer »

Situé à une trentaine de kilomètres au nord de Berlin, le camp de Sachsenhausen a accueilli entre 1936 et 1945 quelque 200 000 prisonniers, principalement des opposants politiques, des Juifs et des homosexuels.

Plusieurs dizaines de milliers périrent, principalement par épuisement dû au travail forcé et aux conditions de détentions.

L’avocat veut croire que ces procès offrent aussi aux bourreaux un cheminement possible vers « la justice et la paix ».  

Tout en envoyant un « avertissement » dissuasif : « Il y a des endroits et des actes auxquels on ne doit pas s’associer », sous peine de devoir un jour répondre de ses crimes.  

Le gardien de camp jugé jeudi, Josef S., qui vit dans le Brandebourg, la région voisine de Berlin, ne s’est pas exprimé avant son procès.

Âgé de 21 ans en 1942, il n’avait qu’un grade de caporal-chef.

Plus âgés pendant la guerre, « les officiers de rang plus élevé sont décédés depuis longtemps […]. Seuls les rangs inférieurs peuvent théoriquement être encore en vie aujourd’hui » et traduits en justice, explique M. Walther.

Ultimes procès

Les controverses sur la pertinence d’une justice aussi tardive agacent l’avocat : « Personne ne proteste quand un meurtrier est poursuivi pour des faits remontant à 30 ans, mais on juge problématique de poursuivre des vieillards lorsqu’il s’agit de 1000 ou 5000 meurtres, pour lesquels une assistance active a été fournie sur une période de trois ans ».

La semaine dernière, c’est une ancienne secrétaire de camp de concentration nazi âgée de 96 ans qui devait comparaître. Dans ce procès, M. Walther représente deux enfants de victimes.

Mais la première audience a dû être reportée au 19 octobre en raison d’une rocambolesque tentative de fuite de la nonagénaire.

Si les exécutants nazis de second rang doivent aujourd’hui rendre des comptes, c’est notamment grâce à une jurisprudence dont Thomas Walther est à l’origine.

Dans les années 2000, alors qu’il est encore magistrat, il monte le dossier d’accusation qui conduit en 2011 à la condamnation de John Demjanjuk, 90 ans, ancien gardien du camp d’extermination de Sobibor (Pologne).

Depuis lors, tous les rouages de la machine à exterminer sont susceptibles d’être poursuivis.

Une façon pour la justice allemande de se racheter de son peu d’empressement à traquer les principaux responsables.

« Je connais tous les moyens possibles employés par des procureurs et juges, il y a 30 ou 40 ans, pour faire en sorte d’abandonner les poursuites ou d’acquitter les accusés de crimes nazis », souligne l’ancien magistrat.

« Ces pratiques n’avaient rien à voir avec le droit et la justice. »