Ils avaient prévenu que les négociations seraient ardues. Mais ils n’avaient pas prévu qu’elles achopperaient à ce point. À quelques semaines de l’entrée en vigueur définitive du Brexit, prévue le 1er janvier, Britanniques et Européens ne parviennent toujours pas à s’entendre.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Lundi, le négociateur en chef de l’Union européenne (UE), Michel Barnier, a clairement fait savoir que si aucun accord n’était conclu ce mercredi, il « ne pouvait garantir » de ratification avant la date fatidique du 31 décembre, qui marque la fin de la période de transition entamée il y a 10 mois, soit le 31 janvier 2020.

Une impression de déjà entendu ? Vous n’avez pas complètement tort. Cela fait plus de deux ans que les deux camps semblent en négociation permanente. Sauf que cette fois, les discussions ne concernent plus le divorce, mais plutôt la future relation commerciale entre l’UE et le Royaume-Uni, avec accord de libre-échange à la clé.

Le cul-de-sac porte essentiellement sur trois points : l’accès des pêcheurs européens aux eaux territoriales britanniques, les règles de concurrence (en matière d’environnement et de conditions) et les modalités pour régler d’éventuels conflits commerciaux.

La question litigieuse de l’Irlande du Nord a pour sa part été réglée mardi avec un « accord de principe » sur les dispositions douanières propres à cette province britannique.

PHOTO MATT DUNHAM, ASSOCIATED PRESS

Boris Johnson, premier ministre du Royaume-Uni

Boris Johnson, qui assure que son pays « prospérera vigoureusement » avec ou sans accord commercial et exclut de continuer à négocier en 2021, doit rencontrer « dans les prochains jours » la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, pour tenter de débloquer les discussions.

Il s’agit de « voir s’il y a une issue politique », les négociateurs étant allés « aussi loin qu’ils peuvent », a déclaré mardi le porte-parole de M. Johnson.

Quelles conséquences en cas de no deal ? Les scénarios sont multiples. Mais à court et à moyen terme, quelques effets seront tangibles.

Plus cher, le concombre

Faute d’accord, les relations commerciales entre l’UE et le Royaume-Uni se retrouveraient soumises aux règles de l’Organisation mondiale du commerce. Cela impliquerait le retour des quotas et des droits de douane, avec une incidence considérable sur différents secteurs dans des économies déjà fragilisées par la crise sanitaire.

Le Royaume-Uni a peut-être plus à perdre sur ce plan, considérant que le marché de l’UE représente près de 50 % de ses exportations.

Nombre d’entreprises verraient leurs coûts augmenter du jour au lendemain, notamment dans le secteur des services, de l’industrie automobile, de l’aéronautique.

Les prix pour les consommateurs pourraient aussi exploser, plus particulièrement dans l’alimentaire et les produits frais, massivement importés de l’UE.

Selon le British Retail Consortium, le prix du bœuf et du fromage importés de la République d’Irlande augmenterait de plus de 50 %, celui des oranges espagnoles, de 12 %, et celui des concombres polonais, de 16 %… Facteur non négligeable, sachant que 30 % de la nourriture consommée au Royaume-Uni est importée du continent européen.

Les pertes liées à un no deal sont estimées à 134 milliards de livres (228 milliards de dollars CAN) par année pour le Royaume-Uni. La très respectée London School of Economics affirme même qu’un Brexit sans accord sera plus coûteux pour le pays que la COVID-19, car ses conséquences se feront sentir sur une plus longue période.

Formalités aux douanes

À l’heure actuelle, les marchandises circulent librement entre le Royaume-Uni et l’UE. Le retour des barrières aux frontières impliquera plus de contrôles douaniers, plus de formalités administratives, plus d’examens phytosanitaires, ce qui pourrait rallonger le délai d’arrivée des marchandises, provoquer des pénuries (de médicaments, entre autres)… et faire gonfler la facture.

Selon une étude des Douanes britanniques, les surcoûts engendrés pourraient représenter 16,5 milliards d’euros (25 milliards de dollars CAN) par an pour les entreprises britanniques ou européennes concernées.

Et l’on ne parle pas des embouteillages appréhendés de part et d’autre des frontières, notamment à l’entrée du tunnel de la Manche, qui sépare la France et le Royaume-Uni. Certains évoquent la création d’une frontière intelligente, où les nouvelles technologies favoriseraient la fluidité des transports. En attendant, la France vient d’embaucher plus de 600 nouveaux douaniers pour faire le boulot.

Devant la perspective de files d’attente interminables, d’immenses stationnement ont également été construits de part et d’autre de la frontière – 5 millions de camions traversent la Manche chaque année.

PHOTO DANNY LAWSON, ASSOCIATED PRESS

Avec le Brexit, le Royaume-Uni retrouve sa souveraineté maritime. Sans accord, les Européens ne pourraient techniquement plus s’approvisionner dans les eaux territoriales britanniques. Sur la photo, des bateaux de pêche au port de Bridlington, en Angleterre.

Poissons et gilets jaunes

Avec le Brexit, le Royaume-Uni retrouve sa souveraineté maritime. Sans accord, les Européens ne pourraient techniquement plus s’approvisionner dans les eaux territoriales britanniques. Ce scénario inquiète des pays comme la France, les Pays-Bas ou la Belgique, qui brandissent la menace de 6000 emplois perdus.

Le secteur de la pêche ne représente que 1 % du produit intérieur brut de l’UE, mais ce point est à la fois « symbolique » et « politiquement important », notamment pour la France, souligne Aurélien Antoine, fondateur de l’Observatoire du Brexit.

Ce dont le président de la République a peur, c’est que la pêche devienne un point de cristallisation d’un certain nombre de tensions chez les pêcheurs, qui sont particulièrement revendicatifs et qui risquent de créer un nouveau mouvement de gilets jaunes et des affrontements dans les eaux territoriales britanniques. On n’a pas besoin de ça.

Aurélien Antoine, fondateur de l’Observatoire du Brexit

Économique ? Politique !

Selon Catherine Mathieu, économiste à l’Office français des conjonctures économiques et spécialiste du Royaume-Uni, rien n’exclut qu’un accord soit signé à l’arraché. Après tout, ce ne serait pas le premier rebondissement dans la saga du Brexit.

Bien que cela soit « dans l’intérêt de tout le monde », elle croit cependant que l’UE ne fera pas de cadeau au Royaume-Uni, bien au contraire.

Elle note que l’UE a démontré peu de souplesse jusqu’ici dans les négociations et que ses « exigences » envers les Britanniques sont étonnamment plus élevées qu’avec d’autres partenaires commerciaux, par crainte sans doute d’un effet d’entraînement.

« Pour moi, la difficulté n’est pas sur le plan économique, elle est plutôt sur le plan politique. Pour l’Union européenne, c’est le point principal. Si un grand pays comme le Royaume-Uni quitte l’UE sans qu’il y ait un grand choc négatif, sans qu’il y ait de catastrophe, ça peut être tentant pour d’autres pays de suivre un jour ou l’autre le même chemin », conclut Mme Mathieu.

– Avec l’Agence France-Presse