Vêtues de blanc, des fleurs entre les doigts, les bras enlacés ou main dans la main, des milliers de femmes contestent chaque samedi le régime biélorusse dans des manifestations féminines. Trois opposantes sont aussi devenues les visages politiques de la lutte, dans un pays où l’égalité des sexes n’est pas complètement acquise.

Janie Gosselin Janie Gosselin
La Presse

« C’est important de montrer que les femmes sont une grande, grande partie de la société et qu’elles sont une force avec laquelle il faut composer », confie Maria, jointe par l’entremise d’une application téléphonique sécurisée.

Comme toutes les manifestantes à qui La Presse a parlé, elle préfère taire son nom de famille, par crainte de représailles. Originaire de Minsk, elle a été arrêtée la semaine dernière et a passé deux jours en détention.

La maquilleuse de 24 ans était déjà une militante féministe avant l’élection contestée d’Alexandre Loukachenko le 9 août dernier. L’arrestation en juin de l’ancien banquier Viktor Babaryko l’avait convaincue de descendre dans la rue pour soutenir un mouvement politique.

Visages politiques de l’opposition

Différentes personnalités de l’opposition, comme l’ex-diplomate Valeri Tsepkalo, ont aussi été arrêtées au début de l’été, avant l’élection présidentielle.

Trois femmes représentent maintenant le visage politique de l’opposition : l’adversaire de Loukachenko à la présidentielle Svetlana Tikhanovskaïa, qui a remplacé comme candidate son mari Sergueï, emprisonné en mai ; Maria Kolesnikova, directrice de campagne de Viktor Babaryko, et Veronika Tsepkalo, femme de Valeri Tsepkalo.

PHOTO VASILY FEDOSENKO, ARCHIVES REUTERS

Veronika Tsepkalo, Svetlana Tikhanovskaïa et Maria Kolesnikova

Les opposantes ont remplacé des hommes ciblés par le régime, mais sont aujourd’hui des figures à part entière du mouvement de contestation. Et sont maintenant visées par Alexandre Loukachenko et ses partisans.

Maria Kolesnikova, avec ses cheveux platine courts, a atteint une grande notoriété sur la scène internationale. Elle est toujours emprisonnée, accusée d’avoir porté atteinte à la sécurité nationale de la Biélorussie. Veronika Tsepkalo a rejoint son mari en exil.

Svetlana Tikhanovskaïa, 38 ans, s’est réfugiée en Lituanie avec ses deux enfants. Mère au foyer jusqu’à l’arrestation de son mari, elle s’est retrouvée propulsée à l’avant de la scène politique, contre le président en poste depuis 26 ans. Alexandre Loukachenko avait estimé en mai que la Biélorussie n’était « pas encore prête à voter pour une femme ». L’homme à la moustache fournie et au front dégarni aime se montrer en uniforme militaire. Il avait affirmé en juillet que « si une femme veut être candidate, on l’enverra d’abord dans une unité militaire […] pour qu’elle soit formée et sache faire la différence entre un transport de troupes et un char ».

PHOTO SERGEI SHELEGA, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Alexandre Loukachenko, président de la Biélorussie

Les résultats de l’élection continuent d’être contestés, tant au pays qu’à l’international. Le Canada « n’accepte pas les résultats de l’élection présidentielle frauduleuse » en Biélorussie, a fait savoir Affaires mondiales Canada dans un communiqué publié le 17 août dernier.

Répression

Pour les opposants, Svetlana Tikhanovskaïa, qui a revendiqué la victoire, est aujourd’hui la présidente légitime du petit pays enclavé entre la Russie, l’Ukraine, la Pologne, la Lituanie et la Lettonie.

« J’ai participé aux manifestations par solidarité et pour toutes les injustices commises par l’ex-président, comme on appelle Loukachenko », confie Hanna, une traductrice et poète de 31 ans habitant la capitale.

Les manifestations de femmes ont commencé à la mi-août, en réaction à la violente répression dans les jours qui ont suivi l’élection. Les organismes de défense des droits de la personne estiment que près de 7000 manifestants ont été arrêtés entre le 9 et le 13 août. Anna, une graphiste de 23 ans, était du nombre.

La jeune femme a été élevée dans une famille d’opposants au régime biélorusse.

J’ai grandi avec la peur de savoir que la police pouvait m’enlever mes parents à tout moment.

Anna, manifestante

Les mains tremblantes, elle a recommencé à manifester quelques semaines après son arrestation. Armée de fleurs et de sa Bible.

Manifestations non menaçantes

Les manifestations de femmes se voulaient une forme de contestation pacifique, non menaçante.

« C’est un effet positif du patriarcat, que nous avons pu utiliser à notre avantage, note Hanna. Les femmes sont considérées comme plus faibles, donc ils ne nous voyaient pas tellement comme un danger. Ils ont sous-estimé l’impact que nous pourrions avoir et que nous avons eu. »

Samedi dernier, la police antiémeute a arrêté des centaines de femmes lors de la marche hebdomadaire, sur environ 2000 participantes.

PHOTO ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Des centaines de femmes ont été arrêtées lors de la manifestation de samedi dernier.

Hanna n’y était pas. Elle ressortait tout juste d’un séjour de neuf jours en détention, après une arrestation lors d’une manifestation le 8 septembre. Une de ses amies y a cependant participé et a été condamnée à 15 jours de détention, dit-elle.

La traductrice participe à des manifestations depuis la première vague d’arrestations d’opposants au début de l’été. Peu à peu, avec les marches de femmes, Hanna a constaté l’apparition de pancartes revendiquant l’égalité et les droits des femmes.

L’une des revendications des féministes du pays reste la criminalisation de la violence conjugale.

— Avec l’Agence France-Presse