(Paris) Faute de touristes étrangers, la ville plus visitée d’Europe veut se rabattre sur une clientèle locale. La stratégie fonctionnera-t-elle ?

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

La tour Eiffel, presque vide ? C’est une scène que l’on aurait jamais cru voir. Et pourtant.

En ce lundi avant-midi, on est loin de se bousculer au portillon pour visiter la dame de fer. À vue de nez, on ne compte pas plus d’une vingtaine de visiteurs, ainsi qu’une trentaine d’employés désœuvrés, qui font le pied de grue au pied de la tour.

Une guide, masquée, nous certifie que « l’optimisme » est au rendez-vous. Mais à l’extérieur du site, désormais protégé par un mur pare-balle, Hubert se fait beaucoup plus pessimiste : « Normalement à cette heure-ci, c’est noir de monde », lance-t-il.

Le photographe travaille depuis sept ans à la tour Eiffel. Il évalue le nombre de visiteurs à 1500 par jour « contre 20 000 habituellement », depuis que le célèbre monument a rouvert ses portes le 25 juin. Les affaires sont si mauvaises qu’il songe même à partir en vacances au mois de juillet, c’est tout dire.

Comme beaucoup de destinations prisées impactées par la pandémie de COVID-19, la ville la plus visitée d’Europe vit sa crise touristique. Et la tour Eiffel n’en est qu’un exemple.

La butte Montmartre est étrangement calme ces jours-ci, de même que Notre-Dame, toujours sinistrée. Quant au Musée du Louvre, il ne rouvrira pas ses portes avant le 6 juillet. Les autres musées ont cependant repris leurs activités, progressivement, depuis le début juin.

Réouverture des frontières

L’Union européenne a annoncé cette semaine que l’Europe allait rouvrir ses frontières extérieures pour une quinzaine de pays tiers, dont le Canada, l’Australie, le Japon et la Chine (sous certaines conditions) ce qui donne un peu d’espoir au secteur touristique.

Mais rien ne dit que les étrangers viendront en masse pour contempler la tour Eiffel, Versailles ou la Joconde. La peur de l’épidémie, la baisse du pouvoir d’achat, les vols moins fréquents et la crainte d’une nouvelle quarantaine sont autant d’éléments dissuasifs pour les visiteurs internationaux qui préféreront sans doute voyager « local ».

PHOTO ANNE-CHRISTINE POUJOULAT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Une visiteuse masquée au Château de Versailles

Au bureau du Comité régional de tourisme Paris – Île-de-France (Paris et sa région) on n’ose pas faire de prédictions pour les prochains mois. Mais l’institution affirme que la région, qui accueille en moyenne 50 millions de touristes par an, dont au moins 66 % venant de l’étranger, a perdu 16 millions de visiteurs depuis le 1er janvier, pour des pertes estimées à 8 milliards d’euros (12 milliards CDN).

On est inquiets pour l’été, évidemment. Mais une fois qu’on a dit ça, notre responsabilité est de faire en sorte que les gens reviennent pour le dernier trimestre et qu’on fasse tout pour récupérer les 50 millions de touristes en 2021.

Christophe Décloux, directeur général du Comité régional de tourisme Paris – Île-de-France

D’ici là, Paris et sa région n’ont d’autre choix que de se rabattre sur une clientèle de proximité. Faute de visiteurs internationaux, le Comité de tourisme de Paris-IDF vient de lancer une grosse campagne médiatique invitant Parisiens et « Franciliens » à profiter de cette accalmie touristique pour redécouvrir en paix les splendeurs de Paris et sa région.

Sauver les meubles

Il sera « mathématiquement impossible » de compenser certains lieux dont la clientèle est à 80 % internationale, comme le Louvre et Versailles, ajoute Christophe Décloux. Mais avec un peu de chance, la réponse des Français permettra de sauver les meubles d’une saison touristique qui s’annonce désastreuse.

« L’idée, c’est de leur dire : c’est le moment d’aller voir la Joconde. Vous pourrez faire le parcours en deux heures au lieu de faire deux heures de queue pour être très nombreux dans une salle », résume-t-il.

Oui, mais justement, répondront-ils ? Si on en juge par notre rapide vox pop, il y a de l’espoir. Les touristes à qui nous avons parlé venaient tous de la région parisienne. Et tous disaient vouloir « profiter » du vide laissé par les étrangers.

Mais Hubert, notre photographe, ne semble pas convaincu que les « locaux » se précipiteront pour voir la tour Eiffel. D’autant que le monument n’est présentement accessible que sur deux étages… et par les escaliers seulement.

« Les Français ont déjà du mal à faire 100 m pour aller au distributeur d’argent, dit-il. Je ne les vois pas monter 700 marches et, en plus, payer pour ça. S’ils avaient baissé les prix, je ne dis pas. Mais ce n’est même pas le cas ! »