La distance d’un bras. Telle est la recommandation de distanciation des autorités suédoises pour ceux qui veulent aller dans un bar ou une discothèque. Alors que le bilan suédois est de deux à huit fois pire que celui des autres pays scandinaves, une étude vient d’avancer que le nombre de morts de la COVID-19 pourrait y approcher les 100 000.

MATHIEU PERREAULT MATHIEU PERREAULT
La Presse

« Il y a eu plusieurs appels signés par des dizaines d’épidémiologistes pour que la Suède adopte des mesures de distanciation sociale et les fermetures d’écoles et de commerces comme dans les autres pays, mais le gouvernement fait la sourde oreille », déplore Nele Brusselaers, épidémiologiste à l’Institut Karolinska de Stockholm, qui est l’auteure principale de l’étude publiée cette semaine sur le site de prépublications médicales MedRxiv. 

« J’ai moi-même signé certains de ces appels, ajoute-t-elle. Le gouvernement évoque quelques milliers de morts, mais nos chiffres montrent qu’on pourrait se retrouver avec des dizaines de milliers de décès. » Le modèle le plus pessimiste de l’étude de Mme Brusselaers prévoit 96 000 morts.

La Suède, qui compte un peu plus de 10 millions d’habitants, présente quelque 13 000 cas confirmés de COVID-19 et près de 1400 morts. Cela est huit fois plus que la Norvège voisine et quatre fois plus que le Danemark, deux pays qui ont deux fois moins d’habitants.

Les données officielles du gouvernement suédois montrent pourtant que le nombre de patients atteints de la COVID-19 aux soins intensifs est stable depuis le début de la semaine. 

C’est très louche. Depuis qu’on est arrivés au maximum de lits de soins intensifs disponibles avant la pandémie, on ne bouge plus.

Nele Brusselaers, épidémiologiste à l’Institut Karolinska de Stockholm

« On a des informations provenant des hôpitaux indiquant que les patients de plus de 80 ans ou qui ont plus de 60 ans et des comorbidités comme des cardiopathies ne sont pas envoyés aux soins intensifs s’ils ont des symptômes de COVID-19, poursuit la chercheuse. De plus, on ne teste pas tous les gens malades, alors il y a des cas dans les soins intensifs qui sont comptabilisés comme non-COVID-19, à notre avis. »

La Suède a justement annoncé dimanche une augmentation du nombre de tests, selon l’Agence France-Presse. Alors que seulement 75 000 personnes ont été testées jusqu’à maintenant, la capacité des laboratoires va augmenter à 50 000 par semaine puis, d’ici la fin du mois, à 100 000 par semaine. 

« Nous pensons que le nombre de cas en Suède est très sous-évalué, affirme Nele Brusselaers. Il y a deux semaines, il y a eu une petite étude sur des femmes enceintes à Stockholm et les données sérologiques montraient que 7 % d’entre elles avaient été déjà infectées. » Ces données transposées à toute la Suède signifieraient plus de 700 000 cas.

Immunité de groupe

La semaine dernière, dans des entrevues à des médias suédois et norvégiens, le directeur suédois de santé publique, Anders Tegnell, a affirmé que le pays atteindrait l’immunité de groupe limitant la transmission de la COVID-19 dès le mois de mai.

Si le gouvernement suédois n’a pas fermé les commerces ni les écoles (sauf l’équivalent du cégep) et n’interdit que les rassemblements de plus de 50 personnes, il a toutefois encouragé les personnes âgées à rester chez elles. Il y a aussi un problème avec les minorités ethniques.

« Les Somaliens et les réfugiés récents du Moyen-Orient sont surreprésentés dans les cas, parce que les communications dans les langues autres que le suédois ont été longues à arriver », souligne Mme Brusselaers. Ils constituent 15 % des morts, ce qui est sept fois plus élevé que leur poids démographique pour les Somaliens et trois à quatre fois plus pour les réfugiés syriens, irakiens et iraniens. « Les autorités sont très cyniques, elles disent qu’il y a plus de morts dans les minorités ethniques parce que les gens ont moins d’éducation et sont plus pauvres. »

La Dre Brusselaers est particulièrement fâchée contre le Dr Tegnell. 

« En janvier, il disait qu’il n’y aurait pas de pandémie en Suède. Il y a un mois, il disait qu’on avait atteint un pic, et là, il parle d’immunité de groupe. Mais en vaccination, on ne considère pas qu’on a une immunité de groupe avant 80 % ou 90 % de taux de vaccination. Alors j’ai des doutes. »