Rares sont les partisans du Brexit à l’extérieur du Royaume-Uni. Mais un journaliste allemand dit néanmoins appuyer le résultat du référendum britannique de 2016. La Presse s’est entretenue avec Jochen Buchsteiner, correspondant à Londres du quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung et auteur du livre Die Flucht der Briten aus der europäische Utopie (« Quand la Grande-Bretagne fuit l’utopie européenne »).

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Pourquoi avoir écrit votre livre ?

Je suis correspondant à Londres depuis sept ans. Au départ, comme tout le monde ailleurs en Europe, je pensais que le vote du référendum de 2016 était un accident, une séduction des Britanniques par des populistes diaboliques, que tout le monde ici regrettait d’avoir voté Oui. Puis j’ai commencé à analyser les arguments pro-Brexit. J’ai réalisé que la couverture du débat sur le continent était biaisée.

Quels sont certains des arguments pro-Brexit que vous considérez comme valides ?

La critique la plus évidente est le fonctionnement des institutions européennes, l’objectif sans fin d’une intégration toujours plus forte, sans même se demander si on devrait redonner plus de pouvoirs aux États. Bruxelles considère toujours toute critique comme motivée par la peur de l’immigration, entre autres motivations populistes. Ensuite, il y a toute la question de la reddition de comptes [accountability], un concept difficile à traduire en allemand. Pour les Britanniques, il est important que les politiciens puissent être chassés du pouvoir si on n’est pas d’accord avec les lois qu’ils promulguent. Plus de 7 % des lois britanniques proviennent de Bruxelles et ceux qui en sont responsables ne sont pas des élus.

Mais n’est-il pas exact que la peur de l’immigration a joué un rôle dans le référendum de 2016 ?

Bien sûr. L’immigration en provenance de l’Europe de l’Est a été massive. Par une coïncidence tragique, en 2015, l’Allemagne a ouvert ses portes aux réfugiés et a créé une crise. Ça a donné l’impression aux Britanniques qu’ils avaient perdu le contrôle de l’immigration, qui a un impact beaucoup plus grand qu’en Allemagne, où les flux migratoires sont gérés par les barrières à l’entrée à une foule de professions. La déréglementation en Angleterre a facilité l’entrée des migrants sur le marché du travail.

Vous parlez de la « coïncidence tragique » de la crise des réfugiés. Pensez-vous que le vote pro-Brexit était une erreur ?

Oui, même si j’en comprends les raisons. Il va être maintenant plus difficile de réformer l’Europe. Ironiquement, si le premier ministre britannique demandait actuellement une limite à l’immigration interne comme l’a fait David Cameron avant le référendum, ce serait probablement accepté.

Vous ne semblez pas inquiet outre mesure des conséquences concrètes d’un Brexit sans accord négocié (Hard Brexit).

Non, il est clair que même sans entente formelle, tout le monde va s’entendre pour laisser les mêmes droits aux Européens vivant en Grande-Bretagne et aux Britanniques vivant sur le continent. Il va y avoir une incertitude pour le commerce, mais on va rapidement aller vers un accord de libre-échange. Je ne crois pas non plus à un retour de la violence en Europe. Au pire, la Grande-Bretagne va établir une frontière en mer d’Irlande qu’elle ne surveillera pas, parce que les migrants clandestins ne vont tout de même pas faire le détour par l’Irlande. Je présume que le coût ne sera pas positif, mais qu’il n’y aura ni catastrophe ni boom économique. D’ici 10 ans, la Grande-Bretagne sera revenue en Europe, parce que l’Europe aura évolué dans le sens désiré par les Britanniques.

Quel impact aurait sur l’Europe l’élection de Jeremy Corbyn ?

[Rires] Je pense que ce ne serait pas très bon pour la Grande-Bretagne, surtout. L’Europe ne pourra pas se fier à lui sur le plan des relations internationales et de la sécurité du continent. Et si Corbyn décide de rester dans l’Union européenne, ce qui est en théorie la position des travaillistes, il aura beaucoup de difficulté avec les règles de concurrence du marché unique. Ses plans d’augmenter massivement l’intervention de l’État dans l’économie ne sont pas compatibles avec ces règles de concurrence.

En chiffres

51,9 %
Vote pro-Brexit au référendum de 2016

52 %
Proportion de la population britannique qui est contre le Brexit, selon une moyenne des sondages depuis mai 2018

Source : What UK Thinks

Français et pour le Brexit

« Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts. » Cette citation du philosophe allemand Friedrich Nietzsche est au cœur du pamphlet pro-Brexit de Marc Roche, correspondant à Londres du magazine français Le Point et du quotidien belge Le Soir. Dans « Le Brexit va réussir », M. Roche affirme que le Royaume-Uni souffrira à court terme du Brexit, mais gagnera à sortir du carcan européen, qui limite l’effet positif de la déréglementation sur la croissance économique. Tout en reconnaissant que le pays sera plus riche, mais aussi plus inégal après sa sortie, il affirme que respecter le résultat du référendum redonnera confiance aux citoyens envers leurs institutions, un avantage important dans un contexte de montée de l’extrême droite et de l’extrême gauche.

L’appel de la culture

Journalistes, économistes et politologues ne sont pas les seuls à débattre du Brexit. Dans son dernier livre The Europeans, qui porte sur l’amour et l’amitié entre le romancier russe Tourgueniev, une chanteuse d’opéra et son mari au XIXe siècle, l’historien culturel Orlando Figes fait de nombreux parallèles entre l’établissement de liens culturels entre les différents pays du Vieux Continent à cette époque et l’Europe d’aujourd’hui. M. Figes s’est illustré en 2016 en devenant publiquement citoyen allemand pour protester contre le Brexit.