Donald Trump a traité Justin Trudeau d’« hypocrite », ce mercredi au sommet de l’OTAN, après que le premier ministre canadien eut été surpris semblant se moquer de son homologue américain.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

La rencontre de l'alliance militaire la plus puissante de la planète a encore une fois déraillé, ce mercredi, alors que les tensions entre alliés étaient ravivées par une déclaration de Justin Trudeau.

Le premier ministre a été filmé semblant se moquer de son homologue américain en compagnie des leaders français, britannique et néerlandais, hier, lors d’une réception donnée à Buckingham Palace en marge de la rencontre internationale.

Aujourd'hui, Donald Trump a traité Justin Trudeau d’« hypocrite » après la diffusion des images. Il a ensuite annulé la conférence de presse de clôture du sommet qu'il devait tenir avant de rentrer à Washington.

Les images au centre de la controverse ont été tournées par les caméras britanniques et sous-titrées par CBC montrent Emmanuel Macron, Boris Johnson, Justin Trudeau et Mark Rutte discuter vivement avec la princesse Anne et manifestement amusés. Elles ont fait surface ce matin, attirant l’attention de tous les médias britanniques - et sans aucun doute des délégations elles-mêmes.

« On pouvait voir son équipe qui tombait des nues », affirme Justin Trudeau sur les images, semblant faire référence à une déclaration de M. Trump. Comme lors du dernier sommet de l’OTAN, ce dernier a fait fi du protocole et utilisé ses apparitions publiques avec des dirigeants alliés pour répondre à des questions des médias internationaux.

Ce mercredi midi, Donald Trump, a profité d’une prise de photo officielle avec l’Allemande Angela Merkel pour répliquer à Justin Trudeau, le qualifiant de « two-faced » (« hypocrite » en français).

PHOTO EVAN VUCCI, AP

« Trudeau est bien gentil, très gentil. Mais la vérité c’est que je lui ai reproché de ne pas payer 2% [d’investissements en défense] et j’imagine qu’il n’est pas très content », a dit le président américain.

À sa propre conférence de presse de clôture du sommet, M. Trudeau a minimisé l'importance de sa déclaration. Il a affirmé qu'il faisait référence à l'annonce par M. Trump que le prochain sommet du G7 se tiendrait à Camp David, ce qui aurait surpris l'équipe du président américain.

«On sait très bien que les relations entre le Canada et les États-Unis sont beaucoup plus profondes que tout simplement les relations entre le premier ministre et le président», a dit M. Trudeau. «Mais vous savez aussi que j'ai une relation très productive et même positive avec le président.»

Ce mercredi, les déclarations des uns et des autres s’additionnaient pour alourdir l’ambiance du sommet. Celui-ci se tient dans un golf et un hôtel de luxe de la banlieue de Londres. La rencontre était déjà assombrie par plusieurs différends - notamment l’intervention de la Turquie en Syrie.

En conférence de presse en milieu de journée, le secrétaire général de l’OTAN a souligné que la solidarité des alliés était « en acier trempé ».

« Les mésententes vont toujours attirer davantage l’attention que les occasions où l’on s’entend. C’est comme ça que fonctionnent nos sociétés ouvertes et démocratiques, je ne m’en plains pas », a affirmé Jens Stoltenberg. « L’OTAN donne des résultats sur le fond. […] La rhétorique n’est pas toujours parfaite, mais sur la substance, nous sommes très bons. »

Sur les images diffusées plus tôt en journée, le premier ministre britannique demande à M. Macron : « c’est pour ça que vous êtes en retard ? » M. Trudeau ajoute : « il est en retard parce qu’il a eu une conférence de presse de 40 minutes inattendue ».

Inaudible dans l’échange, Emmanuel Macron avait auparavant rencontré  dans l’après-midi Donald Trump, qui l’avait attaqué durement sur ses propos sur l’OTAN et sa volonté de taxer les compagnies technologiques américaines.

Les deux dirigeants avaient longuement répondu aux questions des journalistes et Emmanuel Macron avait notamment dit « maintenir » ses propos sur l’OTAN en « mort cérébrale », jugés « insultants » par M. Trump.

À Ottawa, le chef du Bloc québécois Yves-François Blanchet a affirmé que le premier ministre doit s’expliquer.

« Je pense qu’à la veille des travaux du Parlement, il y a de bonnes chances qu’il se fasse demander au minimum une explication lors d’une période de questions et qu’il doive lui-même nous raconter les détails de cette conversation parce que l’interprétation qu’en font les médias non pas locaux, mais internationaux, pourrait le mettre dans une situation embarrassante. Il a l’obligation de fournir une explication », a dit M. Blanchet.

Alors qu’il s’apprêtait mercredi matin à rencontrer son caucus en prévision de la rentrée parlementaire de jeudi, le chef bloquiste s’est montré prudent quand il a été interrogé pour savoir s’il s’agit d’un incident diplomatique.

«C’est difficile d’utiliser le mot incident diplomatique quand l’interlocuteur est Donald Trump et qu’il est lui-même capable d’en fabriquer en série. Maintenant, indépendamment des doutes que l’on peut avoir sur les dispositions de M. Trump par rapport à sa fonction, […] il reste que pour la fonction de président des États-Unis, il faut garder un certain respect et on ne s’amuse pas à badiner de façon coquine entre chefs d’État lorsqu’on interpelle le président des États-Unis. D’autant plus qu’il est possible que la population américaine réagisse assez mal à cela », a-t-il exposé.

-Avec Joël-Denis Bellavance

Trump mérite « un certain respect », Yves-François Blanchet

Le premier ministre Justin Trudeau aurait dû démontrer « un certain respect » à l’égard du président américain Donald Trump et ce, même si ce dernier accumule les incidents diplomatiques, selon le chef du Bloc québécois Yves-François Blanchet.

M. Trudeau a été filmé, mardi soir, en train de se moquer du président américain avec trois autres chefs de gouvernement de pays membres de l’OTAN au palais de Buckingham, à Londres. Cet extrait lui a valu une réplique de M. Trump, qui l’a traité de « visage à deux faces ».

Selon M. Blanchet, « on ne s’amuse pas à badiner de façon coquine entre chefs d’État lorsqu’on interpelle le président des États-Unis, d’autant plus qu’il est possible que la population américaine réagisse assez mal à ça ».

Il croit aussi qu’un « certain décorum » aurait été de rigueur, puisque la situation actuelle ne sert personne à son avis.

Le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, est pour sa part d’accord pour dire que M. Trudeau est un « visage à deux faces ».

« C’est difficile de dire que je suis d’accord avec M. Trump, mais j’ai déjà dit à plusieurs reprises que oui, M. Trudeau se présente de deux manières (en privé et en public). La question est toujours : qui est le vrai M. Trudeau ? » affirme le chef néodémocrate.

M. Singh ajoute qu’il y a bien des raisons de critiquer M. Trump-comme le traitement des demandeurs d’asile aux États-Unis ou le fait qu’il aide les plus riches-mais que le fait d’arriver un peu plus tard à une soirée cocktail n’en fait pas partie.

Du côté de Québec, le ministre de l’Économie et de l’Innovation, Pierre Fitzgibbon, a rappelé l’importance de maintenir de bonnes relations avec nos voisins américains. Il veut éviter que les États-Unis imposent de nouveau des tarifs douaniers, comme cela s’est vu pour les importations d’acier et d’aluminium en provenance du Canada par le passé.

« On n’a pas intérêt à aller se battre contre les États-Unis, de toute façon, on n’est pas en mesure de se battre contre eux autres. Alors que je pense que c’est important qu’on bâtisse de bonnes relations, en gardant quand même nos principes », a-t-il déclaré.

Washington a finalement annoncé la levée des tarifs sur l’acier et l’aluminium en mai dernier.