Des milliers de personnes ont manifesté lundi et hier contre une mine d’or, propriété d’une entreprise canadienne, située dans une région riche en biodiversité et en histoire de la Turquie. Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, est pris à partie.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

« Vous êtes des meurtriers de l’environnement… Des bouchers de la nature… Voici le travail que vous avez fait en Turquie… Plus de 195 000 arbres ont été arrachés aux monts Kaz pour qu’[une société minière canadienne] puisse extraire de l’or à faible coût. »

Dans un message Twitter acerbe accompagné d’une photo montrant des manifestants marchant au milieu d’une coupe à blanc, la journaliste turque Sedef Kabas a interpellé hier le premier ministre du Canada.

La personnalité télévisuelle a ainsi joint sa voix à celle de dizaines de milliers de manifestants, d’élus locaux et de politiciens de l’opposition qui ont protesté lundi et hier contre une mine appartenant à la société torontoise Alamos Gold, située près de Kirazli, dans les monts Kaz, sur la côte ouest de la Turquie.

PHOTO KEMAL ASLAN, REUTERS

Des milliers de personnes ont manifesté lundi et hier contre une mine d’or, propriété d’une entreprise canadienne, située dans une région riche en biodiversité et en histoire de la Turquie.

« Nous voulons que le projet soit freiné tout de suite et que la mine ne voie jamais le jour », a dit à La Presse hier Ilaydia Camli, militante environnementaliste au cœur de la protestation. Avec des dizaines d’autres environnementalistes, Mme Camli fait partie d’un campement qui monte la garde depuis 13 jours près du site minier de Kirazli.

De l’eau aux forêts

La société canadienne a acheté trois projets de mine d’or dans l’ouest de la Turquie en 2010, mais n’en a toujours pas commencé l’exploitation. En 2014, des écologistes avaient soulevé des inquiétudes à l’égard des dommages que causerait l’exploitation minière aux lacs, aux cours d’eau et à la biodiversité de la région, dont la beauté a été vantée dans de nombreux récits remontant à la mythologie grecque.

Cet été, cependant, c’est contre la déforestation du site minier et des environs que se battent les militants. « L’entreprise a eu sa licence en mars dernier pour exploiter la mine et elle a commencé à déboiser. Nous avons commencé à suivre le projet de près. Une organisation environnementale bien connue en Turquie, TEMA, a commandé une étude satellite et a découvert que l’entreprise a coupé 195 000 arbres, soit quatre fois plus que ce qui lui était permis », dit Mme Camli.

La Presse a tenté en vain hier de joindre les représentants d’Alamos Gold, à Toronto. Au cours des derniers jours, les représentants du projet en Turquie estimaient avoir coupé moins de 15 000 arbres et ont affirmé que des arbres seraient plantés à la fin du projet minier.

Une pétition populaire

Ces promesses ne semblent pas rassurer en Turquie. TEMA a lancé une pétition en ligne demandant l’arrêt immédiat du projet minier. Hier, en fin de journée, plus de 400 000 personnes l’avaient signée.

La grogne déborde maintenant largement de la région touchée, selon Mme Camli. « Nous voyons de la solidarité partout au pays. Ça nous a beaucoup surpris », dit la militante, qui a quitté la grande ville pour vivre dans la petite communauté verte de Bayramci, à moins de 20 km du site minier, il y a un an.

Ce n’est pas la première fois qu’une question environnementale soulève les passions dans le pays d’Ataturk. En 2013, des manifestations pour protéger le parc Gezi, au centre d’Istanbul, avaient donné lieu à un large mouvement social qui s’était répandu à l’échelle du pays.

On ne sait pas si on est au début d’un nouveau mouvement social cette fois. Il faut voir si la solidarité se perpétuera, mais beaucoup nous parlent des crimes contre la nature commis ailleurs en Turquie.

Ilaydia Camli

Cette dernière se réjouit que des élus se joignent à la bataille des environnementalistes pour demander tant au gouvernement turc qu’au gouvernement canadien d’intervenir. « Nous nous battrons jusqu’à ce que l’éco-meurtre soit arrêté », a dit le maire adjoint de Çanakkale – le chef-lieu de la région – lors de la manifestation de lundi.

Hier, des manifestants étaient attendus devant l’ambassade du Canada à Istanbul. « Nous pensons que le gouvernement canadien peut dire quelque chose puisque c’est une entreprise canadienne qui viole les lois à l’étranger », a expliqué Mme Camli.

Hier, le bureau de la ministre des Affaires étrangères du Canada n’avait pas répondu aux questions de La Presse au moment d’écrire ces lignes.

Région mythique

Les monts Kaz, où est situé le controversé projet minier d’Alamos Gold, sont célébrés pour leur beauté depuis l’Antiquité. Dans la mythologie grecque, on parle plutôt des monts Ida, mentionnés notamment par Homère dans l’Iliade. C’est là qu’Aphrodite, déesse de l’amour, serait tombée amoureuse d’un mortel et que les dieux de l’Olympe se seraient perchés pour observer la guerre de Troie. Deux sites archéologiques se trouvent à proximité des projets miniers.