Malgré une demande des Nations unies d'enquêter sur le sort des milliers de disparus du franquisme et une enquête ouverte par la justice argentine, l'Espagne invoque une loi d'amnistie pour refuser d'ouvrir ce douloureux dossier.

Publié le 11 oct. 2013
Anna CUENCA AGENCE FRANCE-PRESSE

Dans des fossés, en plein champ, contre les murs de cimetières: depuis 13 ans, des associations de victimes ont creusé pour exhumer les restes de 6300 personnes jetées dans des fosses communes, dont 2500 ont été identifiées.

Mais «la justice n'a engagé aucune poursuite pénale», explique Emilio Silva, président de l'Association pour la mémoire historique.

En 2008, 36 associations avaient présenté des centaines de plaintes, regroupant les cas de 114 000 personnes disparues pendant la Guerre civile (1936-1939) et la dictature de Francisco Franco (1939-1975), devant la justice espagnole.

Saisi du dossier, le juge Baltasar Garzon, mondialement connu pour avoir ordonné en 1998 l'arrestation à Londres de l'ancien dictateur chilien Augusto Pinochet, avait fini lui-même devant les juges en 2012 à cause de cette affaire.

Il était accusé d'avoir, en voulant instruire ces plaintes, enfreint la loi d'amnistie votée en Espagne en 1977 par la quasi-totalité des forces politiques, des communistes aux centristes. Pour tenter de mettre un point final à des décennies de divisions souvent sanglantes, elle couvre «tous les actes politiquement motivés, quelles qu'aient été leurs conséquences», antérieurs à cette date.

Baltasar Garzon avait finalement été acquitté.

Mais depuis, «les tribunaux ont classé les plaintes (...) sans jamais ouvrir d'enquête», souligne Esteban Beltran, directeur en Espagne d'Amnesty International.

«Quand nous avons vu toutes les portes se fermer ici, nous nous sommes tournés vers l'Argentine en espérant pouvoir compter sur le principe de justice universelle», explique Emilio Silva. À la suite de sa requête, une juge argentine, Maria Servini de Cubria, a décidé en 2010 d'ouvrir une instruction.

Mais «le gouvernement espagnol ne coopère pas non plus avec les autorités argentines», déplore Esteban Beltran.

La juge Servini a demandé en septembre que quatre anciens policiers ayant servi sous le régime franquiste soient arrêtés. Mais trois semaines plus tard, les deux seuls survivants sont toujours en liberté en Espagne.

L'un d'eux, Juan Antonio Gonzalez Pacheco, a été décrit comme «l'inspecteur le plus craint de la police politique de Franco» par le journal conservateur El Mundo, qui a récemment publié une photo du retraité, âgé de 67 ans, participant à un marathon. L'autre suspect, Jesus Muñecas Aguilar, est un ancien garde civil, âgé de 74 ans.

La justice espagnole a estimé que les deux hommes ne pourraient être interrogés qu'à condition que l'Argentine présente une demande d'extradition, le Parquet ayant jugé que leurs chefs d'inculpation, - «homicide aggravé, privation illégale de liberté associée à des actes de torture et enlèvement de mineurs» -, pouvaient être couverts par la loi d'amnistie.

Cette loi est aujourd'hui défendue aussi bien par le gouvernement conservateur du Parti populaire (PP) que par l'opposition socialiste.

Pour l'ancien ministre socialiste Ramon Jauregui, l'amnistie a permis «à tous les partis politiques» de tourner la page du passé. La modifier risquerait de «replonger le pays dans une controverse fratricide».

Pourtant, l'ONU réclame des avancées à l'Espagne.

L'amnistie «ne doit pas empêcher d'enquêter sur de graves violations des droits de l'homme», a déclaré en septembre Ariel Dulitzky, membre du groupe de travail sur les disparitions forcées des Nations unies.

Si le gouvernement refuse d'agir, c'est à cause de ses liens historiques avec le franquisme, estime le sociologue de l'université Complutense de Madrid Fermin Bouza, rappelant que le PP trouve ses origines dans le parti Alianza Popular, fondé en 1976 par l'ancien ministre franquiste, Manuel Fraga.

«Il est donc normal qu'ils soient réticents», conclut-il.

L'actuel ministre de la Justice, Alberto Ruiz Gallardon, a ardemment défendu la loi d'amnistie, y voyant «l'unique (accord politique) assez solide pour tourner la page d'un passé marqué par des guerres civiles et des croisades».

Son beau-père, l'ex-ministre franquiste José Utrera Molina, figure parmi les neuf anciens responsables franquistes cités dans la plainte présentée à la justice argentine.