(Washington) Il invoquait les « anges gardiens » de l’unité, il a été rattrapé par les démons de l’Amérique : en un an, l’optimiste, le débonnaire Joe Biden s’est mué en un président plus sombre, qui bataille pour sauver au moins quelques grandes promesses.

Publié le 18 janvier
Aurélia END Agence France-Presse

Le 20 janvier 2021, sur les marches ensoleillées du Capitole, le tout juste investi 46e président des États-Unis assurait que l’Amérique saurait, citant Abraham Lincoln, « embrasser ses anges gardiens », et qu’il mettrait « toute son âme » pour la « réunir ».

Le 6 janvier 2022, c’est un tout autre Joe Biden qui prend la parole, seul dans le cadre écrasant de la salle des statues du même Capitole, un an après l’assaut lancé par une foule déchaînée de partisans de Donald Trump.

« Je ne laisserai personne mettre le couteau sous la gorge de la démocratie », dit-il. « Je n’ai pas cherché ce combat » contre la violence politique et les tentations autoritaires, mais « je ne me défilerai pas ».

« Plus rien »

Plus question de vanter le dialogue avec l’opposition républicaine ou de traiter son prédécesseur par le mépris. « Le but de l’ancien président et de ses alliés est de disqualifier quiconque vote contre eux. C’est aussi simple que ça. Les faits ne vaudront plus rien. Votre vote ne vaudra plus rien », attaque le président, quelques jours plus tard.

Le changement de ton est incontestable pour ce démocrate de 79 ans qui préfère habituellement les anecdotes aux invectives, le ton complice à la grande diatribe.

Tout débonnaire qu’il soit, le président n’est pas populaire : les sondages lui donnent autour de 42 % d’opinions favorables.  

Et selon une enquête de l’université Quinnipiac, 58 % des Américains pensent que la démocratie ne résistera pas aux divisions du pays, plus que jamais hanté par la violence : celle des attaques politiques, des inégalités sociales ou raciales, des morts par overdose ou par arme à feu.

Joe Biden s’est engagé à tourner la page de la meurtrière pandémie de COVID-19,  à garantir la prospérité de la classe moyenne, à restaurer le prestige international de l’Amérique.

De bien grandes promesses pour un président sans réel levier parlementaire : au Sénat, les démocrates n’ont que 50 + 1 voix (celle de la vice-présidente Kamala Harris) contre 50 aux républicains.

« Président de cohabitation »

Joe Biden « a fait une erreur de calcul politique » en disant avoir « une majorité réelle de gouvernement » au lieu de « poser en “président de cohabitation”, ce qu’il est, de fait », analyse Corentin Sellin, professeur agrégé d’histoire et chroniqueur du site Les Jours.

Le mandat avait pourtant bien commencé : adoption rapide d’un plan de relance, baisse du chômage, bond de la vaccination contre la COVID-19, enthousiasme des alliés des États-Unis.

Joe Biden joue de sa personnalité, à l’opposé de celle de son prédécesseur républicain.  

Il a la blague et l’accolade faciles, des drames familiaux l’ont doté d’une empathie évidente. Aux côtés de son épouse Jill Biden, il cultive l’image d’un bienveillant grand-père : une balançoire pour les petits-enfants sous les fenêtres du Bureau ovale, un chien, la messe le dimanche et des glaces dans le congélateur.

Mais sa présidence déraille à l’été 2021. En juillet, Joe Biden déclare prématurément « l’indépendance » face à la COVID-19, alors que le variant Delta se propage déjà.

Puis il tarde à réagir quand le retrait d’Afghanistan tourne au chaos. Les Américains assistent sidérés à la chute de Kaboul, Joe Biden est retranché dans la résidence de Camp David.

L’adoption d’un plan d’investissements historiques dans les infrastructures, avec quelques voix républicaines, lui redonne un peu d’air à l’automne.

Mais les Américains sont las de la pandémie, qui déferle vague après vague. Ils subissent une flambée d’inflation que la Maison-Blanche tente, longtemps, de minimiser.

Xi et Poutine

Et toute l’expérience de Joe Biden - sénateur pendant plus de 30 ans, vice-président huit - ne peut sauver deux grands projets du naufrage parlementaire.

Il doit geler en décembre, à cause d’un seul sénateur démocrate récalcitrant, un projet de dépenses sociales et environnementales de 1850 milliards de dollars. Même scénario en janvier, pour une vaste réforme censée protéger l’accès au vote des électeurs afro-américains, majoritairement démocrates, et que restreignent de facto des lois de certains États républicains du Sud.

Les mêmes États qui, avec la bénédiction d’une Cour suprême devenue très conservatrice, défient aussi Washington sur le droit à l’avortement.

À l’extérieur, Joe Biden se fait fort de garder une ligne de communication ouverte avec Xi Jinping et Vladimir Poutine.  

Mais son équipe semble parfois cueillie à froid par les provocations de la Chine ou de la Russie, ou par les protestations d’alliés qui s’estiment négligés, voire floués, quand la France se fait souffler un énorme contrat de sous-marins.

« Tout tournait autour d’un retour à la normale, un espoir de dialogue par-dessus les clivages partisans, et une priorité donnée aux grandes crises, à savoir la COVID-19 et l’économie », analyse Lara Brown, politologue à la George Washington University. Mais cet « optimisme, combiné à l’espoir populaire que tous ces problèmes seraient réglés, a fait tomber (Joe Biden et son administration) dans l’orgueil ».

Peu de réussites, beaucoup de frustrations

Économie, politique extérieure, lutte contre la pandémie et divisions politiques : sur tous ces sujets, Joe Biden a fait de grandes promesses, et accumulé d’immenses frustrations. Tour d’horizon un an après son investiture.

COVID-19

Pendant quelques mois, la promesse d’efficacité de la nouvelle administration Biden a semblé tenue, avec une progression rapide du taux de vaccination.

Mais Joe Biden a prématurément déclaré le 4 juillet, pour la fête nationale, l’« indépendance » face au virus. Le variant Delta a ensuite déferlé, puis Omicron, suscitant une immense lassitude des Américains.

Seulement 46 % d’entre eux approuvent désormais sa politique sanitaire, contre 69 % au début de son mandat.

Ses appels à se faire vacciner et à porter le masque sont violemment critiqués par nombre de républicains. Et la Cour suprême vient d’annuler une obligation de vaccin ou de test que la Maison-Blanche voulait imposer aux grandes entreprises.

Économie

Joe Biden a promis à la classe moyenne américaine de lui assurer des emplois et une certaine sérénité face à la mondialisation.

Pour cela, il a ouvert les vannes : 1900 milliards de dollars en début de mandat pour relancer une économie plombée par la pandémie. Puis 1200 milliards de dépenses dans les infrastructures décaties des États-Unis.

Mais Joe Biden n’a pas réussi à faire passer un plan de 1800 milliards de dollars de dépenses sociales et environnementales, faute de réel contrôle du Sénat.  

Et si le taux de chômage ne cesse de baisser, l’inflation flambe, atteignant un niveau jamais vu depuis 1982. Un phénomène généralisé au niveau international, plaide Washington.

Réformes de société

Joe Biden a promis d’apaiser l’Amérique et de consolider ses institutions démocratiques. De tous ses engagements, c’est le plus difficile à tenir.

Le démocrate, qui a bénéficié pendant sa campagne du soutien jugé décisif de figures de la communauté afro-américaine, leur a promis de parachever le combat pour les droits civiques.

Il veut harmoniser au niveau fédéral les procédures de vote, pour barrer la route aux États du sud qui restreignent, de fait, l’accès aux urnes des minorités. Mais, dans un scénario qui rappelle l’échec de son agenda social, deux sénateurs démocrates barrent pour l’heure la route à ce projet.

Ces échecs irritent la frange la plus à gauche de son parti. Ses projets sont jugés trop interventionnistes par les démocrates les plus centristes.

Quant aux républicains, ils sont sous l’influence toujours immense de Donald Trump, et adhèrent dans leur majorité à ses déclarations, sans fondement, sur une élection frauduleuse de Joe Biden.

Une anecdote récente illustre le ton pris par le débat politique. Lors d’un échange téléphonique bien innocent consacré à Noël, le président a entendu un père de famille lui lancer « Let’s go Brandon », devenu une manière détournée de dire « Fuck Joe Biden ».

« America is back »

« L’Amérique est de retour » sur la scène internationale, répète Joe Biden.

C’est vrai, en grande partie : les États-Unis sont revenus à la table des grandes discussions sur le climat, sur le commerce ou sur le programme nucléaire iranien.

Le président s’est aussi attaché à réparer les liens avec les alliés traditionnels des États-Unis, mis à mal par Donald Trump.

Mais sa gestion du retrait chaotique d’Afghanistan a été critiquée. Et la France a très mal pris de se voir souffler un gigantesque contrat de sous-marins.

Joe Biden, qui veut articuler sa politique étrangère autour de la rivalité avec la Chine, a réussi jusqu’ici à maintenir au moins une ligne de communication ouverte avec le président chinois Xi Jinping.

Mais cette diplomatie « les yeux dans les yeux », qu’il applique aussi avec le Russe Vladimir Poutine, n’a pas suffi par exemple à déjouer les tensions autour de l’Ukraine.