(New York) À quoi donc servira le deuxième procès en destitution de Donald Trump, qui s’ouvrira mardi devant le Sénat des États-Unis ?

Mis à jour le 8 févr. 2021
Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

La question se pose dans la mesure où l’ancien président est quasiment assuré d’être acquitté. Le 13 janvier dernier, la Chambre des représentants l’a mis en accusation pour « incitation à l’insurrection » lors de l’assaut meurtrier du Capitole survenu une semaine plus tôt. Une condamnation nécessiterait l’appui de 17 sénateurs républicains (en plus des 50 sénateurs du groupe démocrate), scénario que personne ne voit se profiler à l’horizon.

Mais ce procès marquera tout de même le début d’une période sans précédent pour un ancien président des États-Unis. Contrairement à ses prédécesseurs, Donald Trump ne pourra se contenter d’attendre le jugement de l’Histoire sur ses années au pouvoir. Il devra se battre pour éviter non seulement le jugement de la justice pénale ou civile, mais également celui du monde des affaires.

Et il nourrit peut-être encore l’ambition de se soumettre à nouveau au jugement de l’électorat. Dans un tel contexte, son deuxième procès en destitution pourrait être lourd de conséquences.

« Le procès servira l’objectif important d’éduquer le public américain concernant le grand mensonge de Trump sur une ‟élection volée‟, son incitation à la violence au Capitole le 6 janvier et son manque de réaction », estime Allan Lichtman, professeur d’histoire à l’American University.

Apparemment, la défense ne veut pas s’engager sur ces questions, sachant à quel point les preuves sont accablantes.

Allan Lichtman, professeur d’histoire à l’American University

Certains alliés de Donald Trump font la même analyse, y compris Steve Bannon, fraîchement gracié par le 45e président.

« Les démocrates ont un dossier très émotionnel et convaincant », a confié l’ancien stratège en chef de la Maison-Blanche au site Politico la semaine dernière. « Ils vont essayer de le condamner aux yeux du peuple américain et le salir à jamais. »

« Tant de problèmes à régler »

Le jugement du Sénat s’amorce en fait au moment où l’appui des républicains à une troisième campagne présidentielle de Donald Trump commence peut-être à fléchir. Selon un sondage Echelon publié la semaine dernière, seulement 45 % des républicains sont désormais favorables à cette perspective, une baisse de 20 points de pourcentage depuis le mois de décembre.

Un tel pourcentage pourrait néanmoins suffire à convaincre l’ancien président de tenter de répéter l’exploit de Grover Cleveland, seul président américain à avoir fait deux mandats non consécutifs (de 1885 à 1889 et de 1893 à 1897). Mais pourrait-il réussir à effectuer un tel retour ?

La tentation de poser la question à Allan Lichtman était irrésistible. L’historien a déjà prédit non seulement l’élection de Donald Trump en septembre 2016 grâce à ses célèbres « clés », mais également sa mise en accusation par la Chambre des représentants dans un livre publié en avril 2017, soit quelques mois à peine après le début de sa présidence.

PHOTO PAUL J. RICHARDS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Allan Lichtman, professeur d’histoire à l’American University

Sur le sujet de l’avenir politique de Donald Trump, il évite une prédiction définitive, se contentant de décrire la situation périlleuse à laquelle il fait face après avoir été l’homme le plus puissant de la planète.

« Je pense qu’il aura beaucoup de mal à monter une campagne pour 2024, car il a tant de problèmes à régler. Trump doit faire face à 400 millions de dollars de prêts arrivant à échéance, à un audit majeur du fisc et à de multiples poursuites civiles, dont une dans laquelle [la journaliste] E. Jean Carroll prétend que Trump l’a violée dans les années 1990 et qu’elle a des preuves ADN. Il pourrait également faire face à d’autres poursuites civiles à la suite de l’émeute du 6 janvier. »

Mais les problèmes de Donald Trump ne s’arrêtent pas là.

« Les activités, la marque et la cote d’approbation de Trump ont chuté, poursuit Allan Lichtman. Il est interdit d’accès à Twitter. Il pourrait faire l’objet de poursuites pénales de la part des procureurs fédéraux de New York et plus probablement des procureurs de l’État de New York [qui enquêtent sur ses pratiques financières]. »

Trois transgressions

Mais d’abord, Donald Trump suivra son deuxième procès en destitution depuis son domaine de Mar-a-Lago. Les procureurs démocrates l’ont invité à y participer en répondant en personne à leurs questions « sous serment », mais ses avocats les ont envoyé paître. Ceux-ci jugent inconstitutionnel un procès en destitution visant un ancien président. Ils estiment en outre que les déclarations faites par Donald Trump avant l’assaut du Capitole sont protégées par le premier amendement de la Constitution garantissant la liberté d’expression.

En théorie, les procureurs démocrates pourraient tenter de forcer la main à l’ancien président en lui transmettant une citation à témoigner. Mais ses avocats pourraient faire traîner l’affaire pendant des semaines devant les tribunaux.

À moins d’une surprise, les procureurs démocrates se contenteront donc d’affirmer que le refus du président de témoigner volontairement prouve qu’il est incapable de présenter une défense légitime.

L’Histoire jugera sans doute en partie Donald Trump sur ce procès en destitution, dont l’objectif n’est pas seulement de condamner l’ancien président pour l’assaut du Capitole, mais également de l’empêcher de briguer à nouveau la présidence. Mais il faudra s’armer de patience avant de connaître son verdict.

« Il faut du temps pour évaluer une présidence, explique le professeur Lichtman. Cependant, je pense que l’on se souviendra de Trump pour les trois pires transgressions de l’histoire de la présidence. Premièrement, il y a son mensonge sur la pandémie et ses réponses terriblement bâclées, qui ont probablement coûté la vie à plusieurs dizaines de milliers d’Américains. Deuxièmement, il a freiné les efforts de lutte contre les changements climatiques, ce qui met l’humanité en grand danger. Troisièmement, il a menti sur l’élection, ce qui a sapé la confiance des Américains dans leur démocratie et conduit à l’assaut du Capitole en janvier. »

Dur, ce jugement.