Le legs de Donald Trump laisse présager des années difficiles pour la démocratie américaine, croient des experts.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

Alors que Joe Biden s’installe à la Maison-Blanche ces jours-ci, une majorité d’électeurs ayant appuyé le Parti républicain sont persuadés qu’il a triché pour y accéder.

Pas moins de 65 % des électeurs républicains croient le mensonge répété par les plus hautes instances de leur parti voulant que l’élection ait été frauduleuse, selon un sondage mené par ABC News.

Et, loin d’être isolés, les 147 élus républicains qui ont rejeté les résultats du scrutin au Congrès le 6 janvier ont l’appui de 78 % des électeurs républicains, qui sont d’accord avec leur geste ou qui auraient voulu que les élus en fassent davantage pour invalider l’élection.

Des données qui « devraient nous donner froid dans le dos », croit Bob Altemeyer, professeur de psychologie à la retraite et coauteur du nouveau livre Authoritarian Nightmare.

Les Américains sont venus bien près ce mois-ci de voir l’un des deux principaux partis politiques saborder un processus démocratique en place depuis 1796, dit-il.

Si les républicains avaient contrôlé à la fois la Chambre des représentants et le Sénat, ils auraient presque assurément contesté le résultat de l’élection, et avec succès. L’élection aurait alors été décidée État par État à la Chambre des représentants, et Trump l’aurait emporté.

Bob Altemeyer, professeur de psychologie à la retraite et coauteur du nouveau livre Authoritarian Nightmare

Impensable il y a encore quelques mois, un tel scénario est désormais impossible à écarter. Joe Biden a semblé y faire allusion dans son discours lors de sa prestation de serment, quand il a déclaré que « cette fois-ci, la démocratie a prévalu », sous-entendant que ce pourrait ne pas toujours être le cas.

« Dans le passé, note M. Altemeyer, on croyait qu’aucun parti n’oserait aller à l’encontre de la volonté du peuple en rejetant le résultat d’un scrutin. Mais des chefs autoritaires comme Donald Trump se disent : “Si ça me porte au pouvoir, tous les coups sont permis.’’ »

Information partisane

Si Donald Trump n’a pu remporter des États comme la Géorgie, le Michigan ou la Pennsylvanie, c’est parce que les officiels élus dans ces États n’ont pas voulu invalider le vote ou voir de la fraude là où il n’y en a pas eu.

Ruth Ben-Ghiat, spécialiste du fascisme et professeure d’histoire à l’Université de New York, remarque que plusieurs élus, notamment des républicains, ont résisté aux pressions de Trump et de son entourage. Cela pourrait changer.

« On a déjà des rapports voulant que les républicains fassent beaucoup plus attention à la sélection des élus locaux chargés de superviser les élections, dit-elle. L’idée, c’est que la prochaine fois, peut-être qu’une personne moins honnête va choisir de nier les résultats du scrutin. »

Le danger avec la stratégie des républicains de crier au loup alors que les preuves de fraude sont inexistantes, dit-elle, c’est que les résultats des élections sont désormais vus comme des informations partisanes, qu’on peut nier si on ne les aime pas.

« Trump a laissé une feuille de route que d’autres pourront reprendre. »

Normalisation de la violence

Donald Trump a aussi normalisé le recours à l’intimidation et à la violence dans la politique américaine. Les officiels qui refusaient de suivre ses directives étaient devenus des cibles pour lui ou pour ses partisans, et pouvaient être victimes de menaces de mort.

Mme Ben-Ghiat cite l’exemple de républicains à la Chambre des représentants qui ont voté en faveur de la destitution de Trump et qui ont depuis dû acheter des gilets pare-balles et qui craignent pour la sécurité de leur famille.

On est en terrain autoritaire ici. Ce sont des choses qui se produisent sous Erdoğan, sous Poutine. C’est un plan de travail qui n’augure rien de bon. En criant à la fraude alors que les élections étaient justes, Trump a donné un feu vert au non-respect des lois. Ce sera le plus grand héritage de sa présidence. Tout est possible désormais. Il n’y a plus de limites.

Ruth Ben-Ghiat, spécialiste du fascisme et professeure d’histoire à l’Université de New York

« Je crois que plusieurs républicains sont excités par cette transformation. Il y a cette notion de vous pouvez faire tout ce que vous voulez maintenant. »

Tout est politique

Daniel Yudkin, auteur et boursier au postdoctorat à la Social and Behavioral Science Initiative de l’Université de Pennsylvanie, note que Donald Trump a changé les États-Unis en rejetant et en discréditant jour après jour pendant quatre ans toute forme d’autorité impartiale.

« Il n’y a pas si longtemps, ce que les médecins disaient ou ce que les juges disaient, ou même ce que le président affirmait était au-dessus de la sphère politique. Trump a fait disparaître tout ça. Donald Trump a politisé absolument tout. »

Plus de 60 juges, dont des juges nommés par Trump, et jusqu'à la Cour suprême, ont rejeté les allégations de fraude électorale, souligne-t-il. « Mais ça n’a rien changé au discours des républicains. Depuis Trump, porter un couvre-visage est une question politique. Écouter les médecins est politique. »

Une situation qui n’augure rien de bon. « La politique est à son mieux lorsqu’elle est ennuyante. Lorsqu’il y a de la politique partout, c’est le signe d’une atmosphère empoisonnée. »

Pour John Fea, auteur et professeur d’histoire des États-Unis au Messiah College, en Pennsylvanie, une grande partie de l’avenir de la démocratie américaine va reposer sur les valeurs et la personnalité des politiciens qui seront en place.

« Est-ce qu’ils seront capables de faire passer le bien du pays avant leurs propres intérêts ? Trump et ses alliés républicains n’étaient pas prêts à le faire. Nous avons vécu l’une des élections les plus sécuritaires de l’histoire, mais dorénavant, il y aura toujours des groupes qui vont essayer de prétendre le contraire. Les élections américaines ne seront plus jamais les mêmes. »

Pour Daniel Yudkin, les conséquences de l’ère Trump sont difficiles à prévoir.

« Les pessimistes diront qu’un politicien républicain plus habile et stratégique, comme Ted Cruz ou Josh Hawley, pourrait en profiter pour gagner le pouvoir. Les optimistes, eux, diront que nous avons beaucoup appris depuis quatre ans, que les réseaux sociaux en ont tiré certaines leçons, et qu’un politicien démagogue comme Trump serait moins bien accueilli la prochaine fois. »

L’avenir des États-Unis ne passe pas obligatoirement par un système politique de plus en plus vulnérable aux chefs autoritaires antidémocratiques, croit Ruth Ben-Ghiat.

« Il y a un noyau de partisans républicains qui ne sont pas joignables maintenant. Mais, dans six à neuf mois, quand ils vont réaliser que Joe Biden n’est pas un socialiste qui veut détruire le pays, peut-être qu’ils vont être joignables. C’est pour cela qu’il faut avoir de la compassion, être décent. Avec du calme et de la logique, on pourra rejoindre des gens qui ont voté pour Trump, mais qui sont ouverts à autre chose. »