(New York) Pendant 10 semaines, il ne s’est rien passé.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

Le 23 février dernier, un policier de Brunswick, petite municipalité située dans le sud-est de la Géorgie, rédige un rapport sur la mort d’Ahmaud Arbery, 25 ans, survenue un peu après 13 h. Il cite abondamment Gregory McMichael, ancien détective âgé de 64 ans. L’homme blanc lui explique qu’il s’est mis à la poursuite d’Arbery avec son fils Travis, 34 ans, après avoir vu le jeune Noir courir dans la rue qui passe devant sa maison.

Le père raconte au policier qu’il a empoigné un revolver Magnum de calibre .357 avant de monter dans une camionnette, alors que son fils s’est armé d’un fusil à pompe. Il précise qu’Arbery ressemblait à la description d’un suspect lié à des cambriolages dans son quartier, appelé Satilla Shores.

« Arrête, arrête, nous voulons te parler », ont crié les McMichael à Arbery en le rejoignant, selon le rapport de police.

PHOTO FOURNIE PAR REUTERS

Ahmaud Arbery

Le père dit que son fils est descendu de la camionnette et qu’Arbery s’est attaqué à lui pour lui arracher son fusil. Travis McMichael a alors tiré deux coups de feu, selon son père, et Arbery est tombé la tête la première.

Peu après, Wanda Cooper-Jones, la mère d’Ahmaud Arbery, ira planter une croix ornée de fleurs près de l’endroit où son fils a été abattu. Elle répétera en vain que son fils n’était pas armé, qu’il ne faisait que jogger. Pendant 10 semaines, il ne se passera rien.

Deux procureurs se retireront du dossier pour des motifs de conflit d’intérêts. L’emploi de Gregory McMichael comme enquêteur au sein du bureau d’un des procureurs sera notamment évoqué. Avant de se retirer à son tour, l’autre procureur expliquera dans une lettre que les McMichael n’ont rien fait de mal. Il citera une loi permettant à un citoyen de procéder à une arrestation s’il est témoin d’un crime et une autre loi l’autorisant à utiliser la force létale « pour se protéger ».

« C’est un meurtre »

Or, tout a changé mardi dernier. Ce jour-là, Alan Tucker, un avocat de Brunswick, a refilé à une station de radio une vidéo de l’affrontement ayant mené à la mort d’Ahmaud Arbery. Vidéo qu’il dit avoir reçue de la personne qui l’a réalisée, un dénommé William Bryan, dont le nom apparaît dans le rapport de police du 23 février comme témoin.

> Regardez la vidéo (l’extrait peut être choquant, nous préférons vous en avertir)

La station de radio a publié la vidéo sur sa chaîne YouTube. Le document offre une version de l’affrontement qui diffère du rapport de police. Il établit qu’une camionnette blanche, vraisemblablement celle des McMichael, bloque la voie d’Arbery et qu’un coup de feu éclate avant que le jeune Noir ne se mette à lutter avec Travis McMichael. Il montre aussi Gregory McMichael, debout dans la caisse de la camionnette, en train de pointer son arme. Un deuxième coup de feu éclate peu après. Arbery s’affaisse après un troisième coup de feu.

Même si elle n’est pas toujours claire ou stable, la vidéo enflamme rapidement les réseaux sociaux et suscite l’indignation de nombreux Américains. Au-delà de la mort, Ahmaud Arbery sort de l’anonymat. Son nom s’ajoute vite à celui de ces jeunes Noirs désarmés qui ont été abattus par des policiers ou des citoyens à la gâchette facile : Trayvon Martin, Botham Jean et Tamir Rice, entre autres. Son ancien entraîneur de football au secondaire et ses amis confirment ce que la mère se tue à dire : Arbery, qui vivait à environ 3,2 km de Satilla Shores, aimait se maintenir en forme en joggant.

PHOTO DUSTIN CHAMBERS, REUTERS

Une croix et des fleurs ont été laissées à l’endroit où a été tué Ahmaud Arbery en février dernier.

« C’est un meurtre », a dit Lee Merritt, un des avocats de la famille du jeune Noir. « La vidéo est claire : Ahmaud Arbery a été tué de sang-froid », a tweeté l’ancien vice-président Joe Biden. « Nous sommes littéralement chassés TOUS LES JOURS/CHAQUE FOIS que nous posons un pied en dehors de chez nous », s’est indigné LeBron James, vedette du basket, sur Twitter et Instagram.

Arrêtés et inculpés

Sous cette intense pression publique, le troisième procureur au dossier, Tom Burden, a annoncé mardi sa décision de confier à un grand jury la responsabilité de décider si des accusations devaient être portées contre les McMichael en lien avec la mort d’Ahmaud Arbery. En soirée, il a également demandé l’aide de la police de l’État de Géorgie, qui a confirmé le lendemain sa décision de se saisir du dossier.

Mais ces manœuvres n’ont pas satisfait la famille d’Ahmaud Arbery et ses supporteurs, qui réclamaient l’arrestation et l’inculpation immédiates des McMichael.

PHOTO FOURNIE PAR REUTERS

Gregory McMichael et Travis McMichael

« Le fait que les McMichael n’aient pas encore été arrêtés dans cette affaire prouve ce que nous savons tous : la justice pour tous n’est pas suffisamment spécifique », a déclaré l’antenne locale de la NAACP, organisation de défense des droits des Noirs, tout en réclamant la démission des deux premiers procureurs chargés du dossier.

Jeudi soir, la police de l’État de Géorgie a fini par exaucer les souhaits des critiques, annonçant l’arrestation et l’inculpation des McMichael pour meurtre et voies de fait graves. Le père et le fils resteront en prison au moins jusqu’à leur comparution devant un juge.

« Dans un monde parfait, nous aurions préféré qu’on nous demande d’intervenir dans le dossier en février, bien sûr », a déclaré Vic Reynolds, chef de la police de l’État de Géorgie, lors d’une conférence de presse vendredi matin.

Il a indiqué que son bureau ne chercherait pas à déterminer pourquoi la police et les procureurs n’ont pas agi plus rapidement dans le dossier. Il a cependant précisé que William Ryan, l’auteur de la vidéo, intéressait les enquêteurs. Vidéo que Donald Trump a qualifiée de « très, très troublante » lors d’une interview accordée à Fox News vendredi matin.

Pour autant, les McMichael ne seront pas accusés de crime haineux. Cette infraction n’existe pas dans le code criminel de la Géorgie, ancien État où le drapeau confédéré, emblème sudiste, flotte encore devant les propriétés de certains Blancs, comme c’est le cas dans le quartier où Ahmaud Arbery a poussé son dernier souffle.