Depuis près de 30 ans, le Maine vote toujours pour des candidats démocrates à la présidence… Tout le Maine ? Non. Dans le deuxième district, qui comprend tout le nord de l’État, la popularité de Donald Trump a permis en 2016 aux républicains d’arracher un précieux vote au collège électoral. Qu’en sera-t-il cette année ?

Judith Lachapelle
Judith Lachapelle La Presse

(Maine) Road trip dans le deuxième district

En sortant de la courbe, c’est impossible de la manquer. Gordon Fay a planté sur sa pelouse, au bord de la route 131, une grosse, une énorme pancarte portant le nom de Donald Trump. Et il en est assez fier, merci. « La première pancarte qu’on avait posée a été vandalisée. On a demandé à un charpentier d’en faire une plus grosse, plus solide. Là, personne ne va la détruire ! »

ILLUSTRATION JUDITH LACHAPELLE, LA PRESSE

Nous sommes quelque part entre Union et Appleton, de petites municipalités rurales situées à environ 1 h 30 min en voiture au nord-est de Portland. Les routes qui serpentent à travers les comtés coincés entre l’autoroute I-95 et la route 1 (celle du bord de la mer) relient beaucoup de fermes, un vignoble, une distillerie, des lacs, des forêts.

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Une frontière invisible passe par ici. Si les pancartes pro-Trump sont très rares au sud de Portland, elles sont de plus en plus visibles à mesure qu’on remonte vers le nord et qu’on entre dans ce qui s’appelle, dans le jargon politique américain, le deuxième district congressionnel du Maine.

Pour représenter les 1,3 million de personnes qui y vivent, le Maine dispose de deux délégués à la Chambre des représentants à Washington. Chacun de ces délégués représente un district bien défini qui compte environ 665 000 personnes. Le premier district englobe le sud de l’État, incluant toutes les stations balnéaires de York à Old Orchard Beach, ainsi que les villes de Portland et d’Augusta. Le deuxième district couvre tout le reste, soit près de 80 % du territoire de l’État, en grande partie des zones rurales et forestières, ainsi quelques centres urbains, comme Bangor.

Cette frontière apparaît clairement sur la carte électorale. En 2016, Hillary Clinton a remporté 48 % des voix au Maine, soit 3 points de plus que Donald Trump. Dans le premier district, 54 % des électeurs ont voté pour elle, tandis que 39 % ont choisi son rival. Dans le deuxième district, c’était complètement l’inverse : 52 % des électeurs ont préféré Trump.

Dans presque tous les États, le candidat qui remporte la majorité du suffrage rafle tous les votes dont dispose l’État au collège électoral (c’est le winner-take-all). Le Maine ne détient que quatre votes au collège électoral – c’est peu en comparaison des 29 votes de la Floride – et n’applique pas le winner-take-all : il distribue ses votes au collège électoral selon une répartition des voix des électeurs. Et c’est ainsi qu’en fin de course, en 2016, le Maine a accordé trois votes aux démocrates et un aux républicains, grâce à la popularité de Trump dans le deuxième district.

Et cette année ? Donald Trump est-il toujours aussi populaire dans le deuxième district ? Gordon Fay, homme d’affaires septuagénaire qui possède une entreprise de transport de marchandises, en est convaincu. « Les démocrates veulent imposer leur vision socialiste. Ils veulent hausser les taxes et la réglementation », dénonce-t-il. Il est très satisfait du travail de Donald Trump, « le meilleur président qu’on ait jamais eu ! » Il paie moins d’impôts qu’il y a quatre ans, se réjouit du retrait de l’armée américaine au Moyen-Orient et n’a que des louanges sur la vigueur de l’économie.

Même depuis la pandémie, je dois dire que les affaires sont meilleures que jamais !

Gordon Fay, partisan de Donald Trump

Un district divisé

Un peu plus au nord, à Searsmont, Bonnie Maguire a garni son terrain d’affiches aux couleurs de Joe Biden. « Elles sont toujours là », constate-t-elle en s’étirant le cou, depuis la galerie de sa maison. Son inclinaison démocrate ne surprend personne dans le coin. « Je mets des affiches à chaque élection, dit cette enseignante à la retraite. Les gens savent ce que je pense. »

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La liste de ses griefs envers Donald Trump est longue. « Mais je suis aussi opposée à lui pour des raisons morales. Je suis chrétienne, et quand je le regarde agir, ce n’est pas chrétien. » Pourtant, d’autres électeurs invoquent justement des raisons religieuses et leur opposition à l’avortement pour voter républicain…

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Bonnie Maguire, enseignante retraitée de Searsmont, dans le Maine

Bien sûr que c’est important pour moi d’être pro-vie. Mais séparer des familles d’immigrants, dénigrer les handicapés, se moquer des vétérans, ce n’est pas pro-vie non plus.

Bonnie Maguire, enseignante retraitée de Searsmont, dans le Maine et partisane de Joe Biden

« Trump pourrait faire plus attention quand il parle, mais il a fait de bonnes choses », dit pour sa part Nicole Pollock, rencontrée dans un parc de Lewiston. « C’est un homme d’affaires, et c’est important surtout quand les temps sont durs. »

« Un homme d’affaires qui aide les hommes d’affaires, en effet », s’insurge Greg Whitney, de Poland, juste à l’ouest de Lewiston. Il a pourtant voté pour Trump en 2016. « C’était une erreur. Je ne me ferai pas avoir cette fois-ci », dit-il en faisant la liste de ses critiques. « La façon dont il gère les questions d’immigration… Le fait qu’il se fiche de vous si vous n’êtes pas Blanc… Comment il a terriblement mal géré la crise de la COVID-19… »

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Benjamin Schmandt étudie au collège Bates, à Lewiston. La couverture des soins de santé Medicare est au centre de ses préoccupations. « Biden n’était pas mon premier choix, mais je l’accepte. Il surpasse Trump sur tous les plans. J’aurais préféré Bernie Sanders ou Elizabeth Warren. On aurait pu faire mieux pour choisir des candidats progressistes, au lieu de choisir quelqu’un qui ne croit pas en Medicare pour tous », dit-il, faisant écho à de nombreux étudiants rencontrés sur le campus.

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Benjamin Schmandt, étudiant au collège Bates à Lewiston, dans le Maine

Je me suis inscrit sur la liste électorale du Maine, dans le deuxième district, précisément pour pouvoir contribuer à changer les choses du côté démocrate. Parce que chez moi, au Massachusetts, mon vote ne change pas grand-chose.

Benjamin Schmandt, étudiant au collège Bates à Lewiston, dans le Maine

Hors de la bulle du collège Bates, Donald Trump est encore très populaire dans le deuxième district. Autant qu’en 2016 ? Difficile à dire. Les quelques sondages montrent que la course est serrée, et légèrement en faveur de Joe Biden. Dans le premier district, les jeux sont pour ainsi dire faits : la moyenne des sondages donne actuellement 24 points d’avance au candidat démocrate.

La solitude aux extrêmes

Dans le parc Kennedy de Lewiston, Calysta Green n’hésite pas une seconde à livrer le fond de sa pensée. « Je vote pour Trump parce qu’il s’attaque au réseau international de pédophilie », dit la mère de famille de quatre enfants.

À ses côtés, son amie Melissa – qui préfère ne pas donner son nom de famille – lève les yeux au ciel. « Je sais que tu ne penses pas comme moi, c’est correct », dit Calysta. Melissa soupire. « Je voterai Biden, il a la tête plus froide, et j’aime ce qu’il a fait avec Obama. »

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S’il y a une chose sur laquelle les Mainers s’entendent, tous districts confondus, ce sont les effets douloureux de la polarisation.

« De toute ma vie – j’ai 74 ans –, je n’ai jamais vu notre pays dans un tel état », se désole Elaine Greene, de Freeport. « Normalement, si je votais pour un candidat qui n’était pas élu, je ne m’en faisais pas tant. Mais aujourd’hui, je sens que je dois prendre position. » Pour elle, il est évident que les démocrates vont trop loin. « La dernière chose qu’on veut, c’est un pays de socialistes radicaux. »

Elaine Greene est connue comme l’une des « Flag Ladies », un groupe de trois femmes qui ont commencé à tenir des évènements patriotiques au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Les Flag Ladies n’ont jamais pris de position partisane, dit-elle. Mais cette année, elle a décidé qu’elle devait s’exprimer. « Tant de gens ont peur de parler. Ils ont peur de perdre des amis, des membres de leur famille. Mais vous savez quoi ? Mon pays est plus important que la relation avec quelqu’un qui déciderait de ne plus être mon ami à cause de mes positions. »

« Oui, Donald Trump est dur. Oui, il tweete des choses qui sont difficiles à accepter, parfois. Mais il a accompli des choses que d’autres n’ont pu faire, justement parce qu’il n’est pas un politicien. Il tente de travailler pour nous, le peuple américain, dit Elaine Greene.

Si vous trouvez un politicien qui n’a jamais dit de faussetés ou de mensonges, c’est un saint. Aucun n’y arrive. Est-ce que Trump a dit des faussetés et des mensonges ? Oui. Mais je ne connais personne à Washington qui ne l’a jamais fait. Alors si vous voulez en condamner un, condamnez-les tous.

Elaine Greene, résidante du deuxième district et membre du trio « Flag Ladies »

Dans un parc de Portland, deux amis de très longue date ont préservé leur amitié malgré leurs divergences politiques. Dan et Harry, qui ne veulent pas publier leurs noms de famille parce que les fonctions de Dan l’empêchent de prendre position publiquement, s’entendent sur une chose : « Nous n’avons jamais vu le pays aussi divisé », dit Harry, qui votera sans enthousiasme pour les républicains. À ses côtés, Dan hoche la tête. Il votera par dépit pour les démocrates. « Ni les démocrates ni les républicains ne représentent les États-Unis », dit Dan. « Quand on regarde ces deux candidats qui se présentent aujourd’hui à la présidence… C’est le mieux qu’on pouvait trouver ? Vraiment ? Eh bien, ça fait peur. »

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270 votes pour crier victoire

Le collège électoral est une particularité du système électoral américain.

> Revoyez notre vidéo résumant son fonctionnement

> Consultez la répartition des votes au collège électoral en 2016 (en anglais)

Le jour où Susan Collins a (peut-être) perdu le Maine

PHOTO ROBERT F. BUKATY, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Susan Collins, sénatrice républicaine du Maine

Il n’y a pas que le choix des électeurs du deuxième district du Maine qui retiendra l’attention le 3 novembre. Celui pour le siège au Sénat est l’une des courses les plus suivies de la campagne électorale. Depuis plus de 20 ans, la sénatrice républicaine Susan Collins table sur son image de modérée et voit son mandat de six ans renouvelé sans interruption ni réelle concurrence. La dernière fois, en 2014, elle avait écrabouillé son adversaire en remportant 68,5 % des voix. Mais ces dernières années, la colère n’a cessé de monter chez ses électeurs modérés. Et cette insatisfaction s’est incarnée en un moment bien précis : le vendredi 5 octobre 2018, jour où elle a déclaré, après des semaines de suspense, qu’elle voterait finalement pour la nomination à la Cour suprême du juge Brett Kavanaugh, visé par des allégations d’agressions sexuelles. Deux ans plus tard, bien des Mainers ont encore ce vote sur le cœur, et les démocrates mettent le paquet pour arracher ce siège et s’approcher d’une majorité au Sénat.

> Relisez notre reportage sur la course au Sénat au Maine

Ils ont déjà fait leur choix

Que ce soit pour la présidence ou pour la course au Sénat, les électeurs du Maine ont de quoi méditer sur les candidats qui leur sont proposés.

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ILS VOTERONT RÉPUBLICAIN

Elaine Greene, Freeport

PHOTO JUDITH LACHAPELLE, LA PRESSE

Elaine Greene, de Freeport, dans le Maine

« Je n’ai pas toujours été d’accord avec la sénatrice républicaine Collins. Mais je sais que Susan Collins est une Mainer, qu’elle se soucie profondément des gens du Maine. La candidate démocrate Sara Gideon n’est pas une Mainer. Elle propose des idées qui ne sont pas les nôtres. Elle aime augmenter les impôts. C’est une tax raiser. Quand on appelle le bureau de Susan Collins, ils font tout ce qu’ils peuvent pour vous aider. Elle est parlable, elle peut expliquer les raisons pour lesquelles elle a pris une décision. Il y a tellement de jeux de coulisses à Washington, parfois ils doivent voter contrairement à leurs valeurs. » Membre du trio des Flag Ladies, qui a organisé pendant 18 ans des manifestations patriotiques hebdomadaires après le 11 -Septembre, elle a rencontré plusieurs présidents. « Bush était plaisant à côtoyer. Quand on lui serrait la main, il nous regardait droit dans les yeux. Obama, lui, ne daignait même pas nous serrer la main. Trump, non seulement vous serre la main, mais il prend le temps de parler. Quand vous êtes avec lui, c’est incroyable, il ne vous traite pas en citoyen de troisième classe. En fait, son entourage est fâché parce qu’il prend beaucoup de temps avec vous ! Les gens n’ont pas eu la chance de vivre ça. Moi, oui. »

John McDonough et Hélène Plourde, Scarborough

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John McDonough et Hélène Plourde, de Scarborough, dans le Maine

« Nous voterons pour la sénatrice Susan Collins parce qu’elle est une vraie Mainer. L’an dernier, nous sommes tombés malades. La compagnie d’assurance ne voulait pas payer d’indemnité. Susan Collins est intervenue pour nous et a réglé le problème. » Ils connaissent la sénatrice depuis « plusieurs années ». « C’est quelqu’un qui est près des gens, quelqu’un de sincère dans ce qu’elle fait. Et elle est une vraie Mainer. Sara Gideon, elle, a peu d’intérêt envers le Maine », dit John McDonough, ancien maire de Portland et retraité d’une compagnie de téléphone. Devant leur belle maison, les affichettes de Susan Collins sont plantées sur la pelouse. D’autres affiches Trump attendent dans le garage. « On attend un peu avant de les poser, on n’a pas envie de se faire lancer des roches sur la maison. C’est fou, les gens ont maintenant peur de dire pour qui ils vont voter. Je n’ai jamais vu ça à ce point », dit Hélène Plourde, une Franco-Américaine dont les parents avaient immigré en Nouvelle-Angleterre pour travailler dans les manufactures de la région.

ILS VOTERONT DÉMOCRATE

Sean McFadden, Wells

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Sean McFadden, de Wells, dans le Maine

« J’ai toujours été indépendant. Joe Biden n’est pas le candidat parfait, mais c’est le seul choix possible dans les circonstances. Trump n’est pas représentatif des républicains. On l’a vu avec sa gestion de la pandémie, Donald Trump est prêt à vous laisser mourir juste pour être réélu. » M. McFadden dénonce tout le crédit que se donne Donald Trump sur la vigueur de l’économie. « Je travaille comme fonctionnaire fiscaliste municipal. Quand on fait une réforme, ça prend deux ou trois ans pour que le travail qu’on fait au gouvernement donne des effets sur le terrain. Pour moi, c’est clair que Trump a profité du travail fait par Obama. Ce que je vois aujourd’hui, c’est que nous sommes à deux ou trois ans d’une récession majeure. Ici, le prix des maisons a bondi, les maisons se vendent en trois jours, mais il y a beaucoup de locaux vides dans les grandes villes. Pour moi, c’est clair : peu importe qui sera élu, nous sommes dans le trouble. »

Elliott Greene, Kittery

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Elliott Greene, de Kittery, dans le Maine

« Ici, dans le Maine, nous avons grandi avec les armes à feu. Les gens vont chasser, pêcher, ça fait partie de leur identité. Mais il est exagéré de croire que les démocrates vont interdire toutes les armes. La Californie a des lois plus strictes pour le contrôle des armes, et ce n’est pas la guerre civile pour autant… Personnellement, j’aurais préféré Bernie Sanders. Joe Biden était mon quatrième choix. Mais c’est le moins pire des deux candidats à la présidence. »

Pour que chaque vote compte

Une petite révolution aura lieu cette année dans les boîtes de scrutin américaines : pour la première fois, des électeurs pourront voter pour plusieurs candidats au Sénat et à la présidence, en ordre de préférence. Et c’est au Maine qu’aura lieu cette première.

La course au premier choix

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Lisa Savage, candidate indépendante dans la course au Sénat américain, à Bath, dans le Maine

« Je ne me serais pas présentée s’il n’y avait pas eu le vote préférentiel. Je n’aurais simplement eu aucune chance de me faire valoir. » Pendant que les projecteurs sont braqués sur la lutte entre la sénatrice républicaine Susan Collins et sa rivale démocrate Sara Gideon, Lisa Savage mène sa campagne sénatoriale sans compromis. Candidate indépendante et environnementaliste, elle veut faire comprendre aux électeurs progressistes qu’ils peuvent à la fois voter selon leurs principes et empêcher la réélection des républicains. Comment ? Grâce au vote préférentiel, les électeurs peuvent classer les candidats d’une course en ordre de préférence. « Nous demandons à nos électeurs de nous choisir en premier, puis de mettre la démocrate Sara Gideon en deuxième choix, explique-t-elle. Nous aussi, nous souhaitons que la républicaine Susan Collins perde son siège. »

Comment fonctionne le vote préférentiel

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Anna Kellar, directrice de l’organisme Maine Citizens for Clean Elections, établi à Portland

Implanté graduellement au Maine depuis 2010, le bulletin de vote préférentiel permet à l’électeur de voter pour plusieurs candidats, en ordre de préférence. « C’est assez simple », dit Anna Kellar, directrice de l’organisme Maine Citizens for Clean Elections, établi à Portland. « Tout ce que vous avez à faire, c’est de choisir des candidats jusqu’à ce que vous vous retrouviez avec un candidat que vous ne voulez absolument pas voir en poste. » Par exemple, dans la course sénatoriale du Maine, les noms de quatre candidats apparaissent sur le bulletin de vote : Susan Collins (Parti républicain), Sara Gideon (Parti démocrate), Lisa Savage (indépendante, progressiste) et Max Linn (indépendant, libertarien). Les électeurs peuvent classer le nombre de candidats qu’ils veulent par ordre de préférence. « Ça peut être un seul choix – beaucoup de gens ne font qu’un seul choix. Ça peut être deux choix. Ou plus. »

Le deuxième choix qui compte

« Voter n’est pas vraiment plus compliqué. Compiler les votes l’est un peu plus », dit Anna Kellar. Après compilation des premiers choix, les scrutateurs notent si un candidat a obtenu une majorité des voix (50 % + 1). (C’est rarement le cas au premier tour : par exemple, dans un scrutin majoritaire uninominal à un tour comme aux élections québécoises, le gagnant est le candidat qui a reçu le plus grand nombre de votes, même s’il ne s’agit que de 35 % des voix.) Si aucun candidat ne recueille de majorité, le candidat qui a obtenu le moins de premiers choix est éliminé. Les scrutateurs retiendront le deuxième choix exprimé par les électeurs du candidat éliminé, puis ajouteront ces voix aux candidats. Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’un candidat obtienne la majorité. Ainsi, si la candidature de Lisa Savage devait être éliminée, la voix de ses électeurs continuera à se faire entendre à travers leurs deuxièmes ou troisièmes choix.

À qui profite le vote ?

PHOTO SARAH RICE, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

Aux élections de mi-mandat de 2018 à la Chambre des représentants, grâce à la répartition des deuxièmes choix des électeurs, le démocrate Jared Golden a finalement réussi à battre le délégué du Maine sortant, le républicain Bruce Poliquin, qui avait obtenu le plus grand nombre de premiers choix.

Le vote préférentiel sera donc utilisé pour la première fois aux États-Unis pour choisir un sénateur et un président – un évènement qui a failli ne pas avoir lieu quand le Parti républicain s’est adressé (en vain) aux tribunaux cet été pour éviter son application à la présidentielle. Aux élections de mi-mandat de 2018 à la Chambre des représentants, le délégué du Maine sortant, le républicain Bruce Poliquin, avait recueilli le plus grand nombre de premiers choix après le dépouillement, soit 46,1 %. Mais après la répartition des deuxièmes choix des électeurs qui avaient voté pour deux candidats indépendants éliminés, le démocrate Jared Golden a finalement enlevé la victoire avec une majorité de 50,6 %. Le revirement de situation a engendré une méfiance des républicains envers ce système. « Dans un contexte politique différent, ça pourrait tout aussi bien être les démocrates qui seraient fâchés parce que des républicains en profiteraient », dit Anna Kellar. « En ce moment, la dynamique profite peut-être aux démocrates du Maine, mais en Utah, ce sont les républicains qui font pression pour adopter le bulletin préférentiel. »

Une campagne positive

L’un des effets du vote préférentiel est que la stratégie de la publicité négative n’est pas la meilleure. « L’une des stratégies pour gagner est de se rendre acceptable pour le plus grand nombre possible d’électeurs, dit Anna Kellar. Vous ne direz donc pas : “Ce candidat est un monstre », puisque vous ne voudrez pas vous mettre à dos ses électeurs qui pourraient choisir de vous mettre en deuxième choix. » Aussi, le candidat qui obtient une majorité grâce à la répartition des deuxièmes choix doit tenir compte de ces électeurs. Lisa Savage compte d’ailleurs bien rappeler aux démocrates, s’ils sont élus, que ses électeurs à elle auront contribué à leur victoire. « C’est l’occasion pour les électeurs de dire : nous voulons des soins de santé pour tous, nous voulons le Green New Deal. »

Refuser l’idée du « moins mauvais »

Lisa Savage veut donc convaincre ses électeurs de voter pour elle au Sénat. Et à la présidence ? Qui croit-elle que ses électeurs progressistes vont choisir en premier ? « Ils vont probablement se pincer le nez jusqu’à ce qu’il saigne et vont voter pour Joe Biden », dit-elle en soupirant. « Parce que celui qu’ils voulaient, c’est Bernie Sanders. » Pour sa part, elle votera d’abord pour Howie Hawkins, le candidat du Parti vert. Joe Biden sera son deuxième choix. « Je refuse l’idée de voter pour “le moins mauvais des deux ». C’est ce qu’on m’a toujours dit de faire depuis que je vote. Où cela nous a-t-il menés ? Doit-on continuer ainsi, avec la crise sur le climat et celle sur la santé publique ? »