(Parkland, Floride ) La route sinueuse bordée de palmiers et de haies bien taillées est barrée par une guérite. Là, il faut fournir au gardien une pièce d’identité et préciser à qui on va rendre visite : Manuel et Patricia Oliver.

Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

Un appel du gardien et la guérite est levée. On peut alors pénétrer dans le quartier, l’une des nombreuses communautés fermées de la ville douillette de Parkland, au nord de Fort Lauderdale, en Floride.

PHOTO CODY JACKSON, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Patricia et Manuel Oliver, parents de Joaquin Oliver, l’une des victimes de la tuerie de Parkland, en 2018

« Nous sommes arrivés du Venezuela il y a 17 ans, raconte Patricia. Nous avons choisi Parkland parce qu’il y avait les meilleures écoles. Comme tous les immigrants, nous étions à la poursuite du rêve américain… »

Le rêve a tourné au cauchemar. Non, pire que cela.

Jamais, dans leurs pires cauchemars, Manuel et Patricia Oliver n’auraient pu imaginer que leur fils Joaquin serait abattu par un tueur fou dans son école.

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C’est la tuerie qui devait tout changer.

Pendant un temps, on a cru que le massacre de l’école secondaire Marjory Stoneman Douglas, à Parkland, le 14 février 2018, serait – peut-être – le dernier.

Rappelez-vous les jeunes survivants en colère, mais déterminés, montant au front pour exiger que ça cesse. Rappelez-vous les centaines de milliers de personnes dans les rues de Washington pour la manif March for Our Lives.

Deux ans et demi plus tard, on ne peut pas dire que le contrôle des armes à feu soit un enjeu électoral majeur de la présidentielle. Les deux candidats n’en parlent jamais.

Même si, depuis les 17 morts de Parkland, 120 000 Américains de plus ont été tués par une arme à feu.

Même si, en pleine campagne électorale, on a vu des hommes en abattre d’autres dans les rues de Kenosha et de Portland. Des meurtres horribles, qui auraient pu être évités si la culture des armes n’était pas aussi forte aux États-Unis.

Malgré tout ça, silence radio.

Rien ne semble pouvoir relancer le débat sur les armes. Joe Biden, en faveur d’un contrôle plus serré, ne voit manifestement aucun gain politique à en parler – au contraire, cela risquerait de nuire à ses chances de faire virer des États rouge pâle au bleu.

Les jeunes électeurs, eux, sont occupés ailleurs. Selon un récent sondage, seulement 3 % d’entre eux font de la violence par arme à feu leur priorité. Depuis la mort de George Floyd, ils sont davantage préoccupés par les injustices raciales.

Les deux enjeux, dit Manuel Oliver, sont pourtant inextricablement liés.

« La violence par arme à feu, les minorités en souffrent, particulièrement la communauté noire. À Chicago, par exemple, cette communauté en souffre au quotidien. Je ne parle pas de tueries de masse ; je parle d’enfants abattus en face de leur propre maison. »

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Quand la pandémie a frappé la Floride, le printemps dernier, les autorités de l’État ont ordonné la fermeture des commerces, à l’exception de ceux qui procuraient des services essentiels, dont… les magasins d’armes.

« Ils pouvaient rester ouverts ! C’est la chose la plus ironique que l’on puisse imaginer », s’indigne Manuel.

La pandémie a provoqué une ruée vers les armes aussi frénétique que celle vers le papier de toilette. Mais elle a aussi jeté des millions de travailleurs à la rue. Elle a fait sombrer des millions d’Américains dans la dépression.

Une flambée de suicides, craint Manuel, est inévitable.

À la pandémie s’ajoutent un climat politique de fin du monde, des manifs parfois violentes et un président qui jette de l’huile sur le feu, espérant se nourrir du chaos.

Résultat, les ventes d’armes explosent. De New York à Los Angeles, les files s’étirent sur les trottoirs des magasins d’armes. Les fabricants jubilent.

Et Manuel angoisse. Il a eu l’idée de confectionner des savons en forme de fusils, qui rétrécissent à chaque usage, jusqu’à disparaître. Plus on se lave les mains, plus on sauve des vies.

Une fois de plus, tout est lié.

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Joaquin Oliver est mort le 14 février 2018. Le lendemain, son père a démissionné. « J’avais l’emploi de mes rêves, un bureau à 10 minutes de la maison, au bord de la plage. Mais je ne pouvais pas faire deux choses à la fois. »

Le 15 février 2018, Manuel est devenu militant à temps plein.

Depuis, il a peint 45 œuvres murales-chocs aux quatre coins des États-Unis. Avec sa femme, Patricia, il conçoit des campagnes de sensibilisation. La plus récente met en scène Joaquin en hypertrucage (deepfake).

Le résultat est bouleversant. « Je suis parti depuis deux ans et rien n’a changé, dit Joaquin à la caméra. Votez à ma place, parce que je ne peux pas le faire. Nous devons continuer à nous battre. Nous devons mettre fin à cela. »

Ce sera plus facile si Joe Biden devient président et si les démocrates l’emportent au Congrès et au Sénat, admet Manuel. Mais le changement, le vrai, doit venir de la société. Il faut en finir avec la culture des armes.

« Si un président, quel qu’il soit, décidait d’interdire les armes d’assaut, vous ne verriez pas les Américains rendre leurs armes [comme en Nouvelle-Zélande, après la tuerie dans une mosquée]. Vous verriez un débat majeur. Une guerre civile. La société américaine n’est pas prête à faire ça. »

Pas encore.

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Manuel et Patricia Oliver ont trop perdu. Ils donneront tout ce qu’il leur reste pour que ça change.

« Nous sommes venus de l’Amérique du Sud pour donner un meilleur avenir à nos enfants et soudainement, de nulle part, notre fils reçoit quatre balles et meurt à l’intérieur de son école, dit Manuel. Et c’est le statu quo. C’est la culture américaine et on doit faire avec. »

Ils refusent ça. Ils ne s’arrêteront pas, peu importe qui gagne l’élection présidentielle.

« Le 4 novembre, nous ferons la même chose. Ça ne changera pas notre mission. Nous allons continuer à militer jusqu’à ce que nous ne soyons plus dans cette dimension qu’on appelle la vie. »