Ce que je retiens du débat Biden-Trump de mardi soir, c’est que le président des États-Unis a embrassé le racisme décomplexé des Proud Boys.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Oubliez les interruptions, oubliez les insultes, oubliez les « faits » que seuls les imbéciles désinformés peuvent croire…

Trump a refusé de condamner l’extrême droite.

Les Proud Boys (1), c’est un des multiples chancres mous de l’extrême droite américaine, une excroissance récente : le groupe anti-immigrants violent a été fondé en 2016 (2) par l’ex-Montréalais et cofondateur de Vice, Gavin McInnes. Et Trump leur a envoyé un clin d’oeil, mardi soir.

Détour par l’automne 1991, si vous permettez, pour éclairer ce qui s’est passé le 29 septembre 2020…

David Duke, ancien Grand Wizard du Ku Klux Klan et négationniste de l’Holocauste, remporte l’investiture républicaine grâce à une coquetterie du système électoral louisianais : il sera le candidat du GOP au poste de gouverneur. C’est la consternation dans la classe politique américaine, jusqu’au plus haut niveau.

Le président George H.W. Bush répudie Duke et le condamne, il le traite de raciste sans hésitation (3). Duke perd l’élection par une immense marge. L’honneur républicain est sauf : David Duke, néonazi issu du KKK, ne sera pas gouverneur de la Louisiane.

L’extrême droite a toujours été une ombre sur la vie américaine. Le fond hyper raciste a toujours été là, même de notre vivant, dans le fond du bol du melting pot américain, comme un restant de mauvais café qui aurait séché. Et de temps en temps, tragiquement, un sédiment se détachait, remontait à la surface : pensons à l’attentat d’Oklahoma City en 1995, commis par un suprémaciste blanc…

L’extrême droite est en montée aux États-Unis. C’est une préoccupation pour les corps policiers comme le FBI, qui met la violence raciste dans la même catégorie de menace sécuritaire que la violence djihadiste (4). Le discours raciste américain se désinhibe. Des fabulations comme le complot contre la race blanche galvanisent des extrémistes.

Ce qui nous amène à Trump, au débat de mardi soir, surréaliste de cacophonie. Mais je le répète, la cacophonie, les interruptions, les mensonges de Trump – et la performance hésitante de Biden – ne sont pas ce qu’il faut retenir de cette soirée folle.

C’est plutôt la réponse de Trump à la question du modérateur Chris Wallace sur le suprémacisme blanc qui se répand comme un virus aux États-Unis et qui s’implante dans les rues américaines en ces temps de manifestations anti-racistes.

Question de Wallace : « Êtes-vous prêt, ce soir, à condamner les suprémacistes blancs et les milices, à leur dire de se retirer… ? »

Réponse de Trump, au milieu d’une salade de mots : « De qui parlez-vous, donnez-moi un nom… »

Biden saute dans la mêlée, il donne un nom : « Proud Boys », ce groupe d’extrême droite à la « défense » de la civilisation occidentale…

De mémoire d’homme, aucun candidat à la présidence des États-Unis n’aurait voulu être associé à des fascistes comme les Proud Boys. Rappelez-vous le père Bush en 1991. De mémoire d’homme, n’importe quel candidat à la présidence aurait profité de la question d’un modérateur de débat pour s’éloigner des fascistes.

Pas Trump, pas hier.

Sa réponse : « Proud Boys, reculez, mais restez prêts [stand back and stand by]. Mais laissez-moi vous dire que quelqu’un doit faire quelque chose à propos des Antifas et de la gauche… »

Bref, Donald Trump a refusé de condamner l’extrême droite et de s’en dissocier, tout en mélangeant encore tout, en mettant sur un même pied les Antifas et les fascistes.

Il y avait, dans ce commentaire de Trump, les échos des fausses équivalences du président en 2017 quand des militants antiracistes ont confronté un rassemblement d’extrême droite à Charlottesville, en Virginie. Comme aux belles années du KKK, des Américains se promenaient dans la ville avec des torches, en faisant des signes nazis…

Or, qu’a dit le président Trump, en 2017, après s’être fait tirer l’oreille pour commenter la mort d’une militante antiraciste tuée par un néonazi qui a lancé sa voiture dans la foule ?

Il a dit qu’il y avait du bon monde des deux côtés…

Les fascistes américains ont pris ce refus de les condamner comme un triomphe.

Trois ans plus tard, mardi soir, au débat, le président est allé encore plus loin : il leur a dit de se tenir prêts !

Dans leurs canaux numériques, les Proud Boys ont jubilé et se sont automatiquement fabriqué des logos avec les mots du président. « Nous sommes en standby, Sir, nous sommes prêts… »

Prêts à quoi ?

Ça dépendra du prochain signal de leur Duce…

Ben quoi ? Quelqu’un qui parle comme un Mussolini, qui envoie des clins d’œil à des milices fascistes, qui promet de restaurer la gloire passée, qui fait écho à des théories du complot, qui sape activement les remparts démocratiques, qui sème le doute sur la légitimité d’une élection et qui désigne ses adversaires comme des traîtres, on appelle ça comment ?

Ben oui, on appelle ça un fasciste (5). Et si vous avez des doutes, allez lire le petit livre d’Umberto Eco, Reconnaître le fascisme. Vous reconnaîtrez Trump. Je reviens au fasciste David Duke, l’ancien chef du KKK répudié par les républicains en 1991.

Il est sorti de sa tanière, en 2016, pour appuyer un candidat à la présidence.

Je vous laisse deviner qui.

1. https://www.lemonde.fr/international/article/2020/09/30/les-proud-boys-miliciens-d-extreme-droite-fiers-d-etre-cites-par-le-president_6 054 233_3210. html

2. https://www.theguardian.com/world/2020/sep/30/proud-boys-who-are-far-right-group-that-backs-donald-trump

3. https://www.washingtonpost.com/video/politics/bushs-1991-disavowal-of-david-duke/2017/11/22/49b8c71a-cf9f-11e7-a87b-47f14b73162a_video.html

4. https://www.cbsnews.com/news/racially-motivated-violent-extremism-isis-national-threat-priority-fbi-director-christopher-wray/

5. https://www.npr.org/2020/09/06/910320018/fascism-scholar-says-u-s-is-losing-its-democratic-status et https://www.cnn.com/2020/08/30/media/trump-fascism-reliable/index. html