(NEW YORK) « Quelle colistière potentielle de Biden méritera la rose ? » La question coiffait un texte publié la semaine dernière dans le Los Angeles Times, qui comparait la quête d’une candidate à la vice-présidence pour Joe Biden à l’émission de téléréalité The Bachelor.

Richard Hétu
Richard Hétu Collaboration spéciale

Face au tollé soulevé par ce titre, le quotidien californien l’a changé dans la version en ligne de l’article, éliminant notamment l’allusion à la « rose ». Mais le mal était fait. Dans le texte même, les politiciennes susceptibles d’épauler ou de remplacer Joe Biden à la Maison-Blanche étaient toujours réduites au statut humiliant de ces jeunes femmes qui attendent nerveusement de recevoir une rose de la main du Célibataire à la fin d’un épisode.

Le sexisme a la vie dure en politique, aux États-Unis comme ailleurs. Et les leçons de la candidature historique d’Hillary Clinton en 2016 semblent avoir été oubliées. À quelques exceptions près, les mêmes clichés qui ont miné la campagne de la rivale de Donald Trump sont de retour dans le contexte du choix que Joe Biden devrait annoncer cette semaine. Et ils ne sont pas toujours véhiculés par des hommes, comme le démontre l’article du Los Angeles Times.

« Je ne dis pas que c’est exactement ‟Le Célibataire en campagne électorale”, mais c’est plutôt étrange de voir un vieil homme se mettre à la recherche d’une femme plus jeune pour l’emmener dans la suite de rêve ultime – la Maison-Blanche », a écrit Virginia Heffernan.

« Sexiste et gênant », a tranché sur Twitter Nikole Hannah-Jones, journaliste au New York Times et lauréate d’un prix Pulitzer pour l’essai principal du Projet 1619 marquant le 400e anniversaire de l’arrivée des premiers esclaves en Virginie.

« Vraiment, @latimes ? Fais mieux », a tweeté de son côté Maya Harris, sœur de Kamala Harris, une des colistières potentielles, et ancienne conseillère d’Hillary Clinton.

Trop ambitieuse, Kamala Harris ?

Jusqu’à ce jour, Kamala Harris aura été la cible principale du sexisme ambiant. La sénatrice de Californie doit sans doute ce « privilège » au statut de favorite dont elle jouit dans cette course qui se déroule en grande partie à l’écart du public. Selon les dernières rumeurs, ses concurrentes les plus sérieuses étaient Karen Bass, représentante de Californie peu connue, et Susan Rice, ancienne conseillère de la Maison-Blanche pour la sécurité nationale sous Barack Obama.

PHOTO TONI SANDYS, ARCHIVES REUTERS

Kamala Harris, sénatrice démocrate de Californie

À ces noms, il faut notamment ajouter celui de Gretchen Whitmer, gouverneure du Michigan, qui s’est rendue au Delaware la semaine dernière pour un tête-à-tête avec Joe Biden.

Le site Politico a porté le premier coup contre Kamala Harris, le 27 juillet dernier, en revenant sur sa rencontre avec Christopher Dodd, ancien sénateur du Connecticut et coprésident du comité chargé de trouver une colistière à son vieil ami Joe Biden. Selon Politico, le septuagénaire blanc n’aurait pas apprécié la réponse de la quinquagénaire noire lorsqu’il lui a demandé pourquoi elle avait attaqué l’ancien vice-président sur la question raciale lors de leur tout premier débat télévisé en tant que candidats à l’investiture démocrate, en juin 2019.

« Elle a ri et dit : ‟C’est la politique.” Elle n’avait aucun remords », a raconté Dodd à un supporteur et donateur de Joe Biden, qui a rapporté l’échange à Politico.

Quelques jours plus tard, un autre allié de l’ancien vice-président a reproché à Kamala Harris un trop-plein d’ambition lors d’une interview à CNBC. « Elle serait en campagne pour la présidence dès le jour de l’investiture » de Joe Biden, a-t-il dit.

Un autre a ajouté : « Je ne l’aime pas, et je n’aime pas la façon dont elle a fait campagne. Elle ne semble pas loyale du tout et très opportuniste. »

Récapitulons : dans une campagne électorale, Kamala Harris joue des coudes et ne s’excuse pas. Qui plus est, elle a beaucoup d’ambition. Les hommes politiques à qui l’on a reproché ces traits sont rares ou inexistants.

Effacée de l’histoire

Cette campagne sexiste contre Kamala Harris a coïncidé avec l’ascension soudaine de Karen Bass parmi les candidates potentielles à la vice-présidence. Personne ne doute des qualités de cette politicienne afro-américaine qui a servi comme présidente de l’Assemblée de Californie avant d’être élue à la Chambre des représentants en 2010. Âgée de 66 ans, elle jouit notamment de précieux appuis au sein de l’aile progressiste du Parti démocrate.

PHOTO KEVIN DIETSCH, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Karen Bass, représentante démocrate de Californie

Mais certains alliés de Joe Biden la vantent pour des traits qui font rager certaines femmes. Ils soulignent notamment qu’elle ne nourrit aucune ambition présidentielle, qu’elle n’insiste pas pour être toujours à l’avant-scène et qu’elle défend son point de vue « sans être difficile ». Bref, selon Politico, elle est « l’anti-Kamala ».

« Bass a été malhonnêtement réduite à un rêve fiévreux d’une docilité féminine issu du patriarcat blanc, puis utilisée cruellement comme un gourdin contre Harris », a dénoncé la journaliste féministe Rebecca Traister dans un texte publié sur le site du magazine New York.

Le ton de l’auteure du livre Good and Mad illustre l’amertume et la colère que suscite désormais dans certains milieux la quête de Joe Biden. L’ancien vice-président avait créé l’événement en mars dernier en annonçant qu’il choisirait une femme comme colistière lors de son premier et dernier débat présidentiel face à Bernie Sanders. Il ouvrait ainsi la porte à la possibilité d’une élection historique en novembre.

Les choses se sont gâtées. Cinq mois plus tard, on reproche notamment à Joe Biden d’avoir réduit la portée de son choix en limitant sa quête aux femmes. Qu’il le veuille ou non, il ne sélectionnera pas la meilleure personne disponible, tous sexes confondus, mais la meilleure femme. Il se peut que cette femme dépasse tous les hommes d’une tête sur le plan des compétences et de l’expérience.

Mais ce n’est pas une garantie de succès, comme l’a appris Hillary Clinton. Celle-ci a d’ailleurs vécu l’affront sexiste ultime dans les pages du New York Times dimanche : l’effacement. Dans un texte truffé de clichés sexistes, la célèbre chroniqueuse Maureen Dowd, qui n’a jamais caché son mépris pour l’ancienne première dame, a écrit ceci : « C’est difficile à comprendre, mais cela fait 36 ans qu’une femme et un homme ont fait campagne ensemble sur le ticket du Parti démocrate. »

Dowd pensait à Walter Mondale et Geraldine Ferraro. Elle avait déjà oublié Hillary Clinton et Tim Kaine.

Le New York Times a corrigé cette erreur inexplicable, qui avait été répétée dans un tweet. Mais le mal était fait. Et la colistière de Joe Biden n’a qu’à bien se tenir.