Bernie Sanders n’est certes pas le premier candidat présidentiel américain à fouler le sol d’un pays étranger pendant sa campagne.

Richard Hétu Richard Hétu
Collaboration spéciale

À une autre époque, la plupart des aspirants à la Maison-Blanche se faisaient un devoir de visiter les trois « I » – Irlande, Israël et Italie –, histoire de séduire trois groupes ethniques particulièrement actifs et influents dans les grandes villes américaines. Plus récemment, l’Irak, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et le Mexique se sont ajoutés comme destinations privilégiées pour les candidats qui veulent projeter une image de chef d’État ou de commandante en chef.

Mais le sénateur du Vermont est peut-être le premier candidat présidentiel à se rendre au Canada après avoir lancé sa campagne. Il a hier fait le trajet en bus de Detroit à Windsor avec un groupe de diabétiques américains pour se procurer de l’insuline. Il ne cherchait pas à impressionner un groupe ethnique en particulier ou à prouver à l’ensemble de l’électorat son expertise en matière de politique étrangère.

Il est allé chez le voisin du Nord pour illustrer l’une des failles du système de santé qu’il veut révolutionner.

« À une époque où nous avons une épidémie de diabète aux États-Unis, il suffit de traverser le pont qui mène à Windsor pour être capable d’acheter de l’insuline à un dixième du prix demandé au Michigan et aux États-Unis d’Amérique », a déclaré Bernie Sanders à la veille de son départ.

Le Canada n’est pas seulement la première destination internationale de Bernie Sanders depuis le début de sa deuxième campagne présidentielle ; c’est aussi une référence constante dans ses discours et ses réponses sur la révolution qu’il propose en matière de santé.

« J’ai du mal à croire que tous les autres pays majeurs de la Terre, dont mon voisin [au Nord], le Canada, ont réussi à trouver une façon de fournir des soins de santé à tous les hommes, femmes et enfants, et ce, dans la plupart des cas, à la moitié du coût par habitant que nous dépensons », a-t-il déclaré en juin dernier lors de la première ronde des débats entre les candidats démocrates à la présidence.

Quelques jours plus tôt, il avait brossé un tableau idyllique en évoquant le système de santé à payeur unique du voisin du Nord, qu’il veut reproduire aux États-Unis sous la bannière « Medicare for All ».

« Je vis à 50 milles de la frontière canadienne », a-t-il raconté à l’animateur de CNN Anderson Cooper. « Vous allez chez le docteur quand vous le voulez. Vous ne sortez pas votre portefeuille. Vous avez une chirurgie cardiaque, vous avez une transplantation cardiaque, et vous sortez de l’hôpital, et cela ne vous coûte rien. »

Demain soir, à Detroit, Bernie Sanders aura l’occasion de revenir sur le sujet à l’occasion de la deuxième ronde des débats démocrates. Mais la révolution qu’il propose lui vaut désormais des critiques sévères, voire tendancieuses de la part de Joe Biden, qui le devance dans les sondages.

« Medicare for All », précisons-le, éliminerait l’assurance maladie privée au bout de quatre ans, sauf pour les chirurgies plastiques. Les 56 % d’Américains aujourd’hui couverts par une assurance maladie privée fournie par leurs employeurs ou financée de leurs propres poches entreraient donc, qu’ils le veuillent ou non, dans un système public à payeur unique.

Bernie Sanders estime que le coût de sa révolution se situerait entre 30 000 et 40 000 milliards de dollars sur 10 ans. De nombreux contribuables verraient leurs impôts augmenter, mais y gagneraient au change, selon le sénateur, en raison de coûts de santé moins élevés découlant notamment de l’élimination de cette industrie de l’assurance privée qui carbure aux profits.

Seulement trois autres candidats démocrates à la présidence – Elizabeth Warren, Kirsten Gillibrand et Bill de Blasio – approuvent également l’élimination de l’assurance maladie privée. Maints analystes et sondeurs jugent cette proposition risquée, voire suicidaire. Quant à Donald Trump, il décrit déjà le « Medicare for All » comme une idée « socialiste radicale » qui fera « exploser » les impôts.

PHOTO DARRON CUMMINGS, ASSOCIATED PRESS

Joe Biden, candidat à l’investiture démocrate
en vue de l’élection présidentielle américaine de 2020

Joe Biden est moins alarmiste, mais à peine. Il ne prédit pas seulement que la révolution de Bernie Sanders fera augmenter les impôts des Américains ; il avertit également qu’elle éliminera l’Affordable Care Act, loi phare de Barack Obama en matière de santé.

« Je savais que les républicains feraient tout ce qui est en leur pouvoir pour abroger l’Obamacare », a-t-il dit à la mi-juillet dans une vidéo où il présentait sa propre proposition en matière de santé. « Et ils continuent à s’y attaquer. Mais je suis surpris de voir autant de démocrates qui veulent s’en débarrasser. »

Bernie Sanders a accusé l’ancien vice-président de présenter une image « déformée » de son « Medicare for All ».

« Je suis déçu, je dois le dire, de Joe, qui est un ami », a confié le sénateur du Vermont au New York Times. « Et malheureusement, il parle comme Donald Trump. Il parle comme l’industrie de la santé sur ce point. »

Dans sa proposition, Joe Biden parle en fait de renforcer l’Obamacare, d’offrir aux Américains l’occasion de souscrire une assurance maladie publique et d’augmenter l’aide financière à ceux qui en ont besoin pour souscrire une assurance maladie privée.

Malheureusement, Bernie Sanders et Joe Biden ne seront pas sur la même scène à Detroit. Le premier fera face à Elizabeth Warren et à huit autres concurrents demain soir, et Joe Biden renouera avec Kamala Harris et le reste des candidats le lendemain.

Bien sûr, si Joe Biden parlait vraiment comme Donald Trump, il pourrait dire à Bernie Sanders de retourner en URSS, où il a célébré sa lune de miel, ou au Canada, où il se trouvait hier.