«Yes we can!» scandent les manifestants réunis dans le campus de l'Université du Vermont, à Burlington. Ils sont environ 200 et ils brandissent le poing dans un geste qui rappelle les rassemblements pro-Obama de la dernière campagne présidentielle.

Agnès Gruda LA PRESSE

Sauf que cette scène se déroule par une journée de quasi-printemps, deux mois après le grand chambardement à la Maison-Blanche. Et que le slogan d'Obama, maintenant, se retourne contre lui.

Non, la réforme amorcée par le nouveau président ne résoudra pas les problèmes qui affligent la médecine américaine, dénoncent médecins et infirmières qui se succèdent au micro. Et oui, clament-ils, «nous pouvons» mettre sur pied un régime d'assurance à la canadienne.

«Il n'y a aucune raison qui empêche les États-Unis, le pays le plus riche de la planète, d'offrir des soins médicaux abordables à tous ses citoyens», s'exclame Deborah Richter, médecin dans une clinique rurale du Vermont et ardente avocate de la nationalisation de l'assurance maladie.

Tous les Américains auront accès à une assurance médicale, a promis Barack Obama alors qu'il briguait les votes de ses compatriotes. Moins de deux mois après avoir accédé au pouvoir, il a lancé une série de forums régionaux sur la santé. Théoriquement, il s'agit de prendre le pouls des gens et de transmettre leur message à la Maison-Blanche. En pratique, Barack Obama a surtout besoin d'appuis populaires pour mener à terme une opération délicate.

Son objectif: mettre sur pied un régime d'assurance parallèle pour couvrir les 47 millions d'Américains qui, aujourd'hui, passent entre les mailles du système.

Nations civilisées

Le deuxième de ces forums régionaux avait lieu mardi à Burlington. Les défenseurs d'un modèle à la canadienne, ou d'un «régime à payeur unique» comme on l'appelle ici, ont saisi l'occasion pour s'immiscer dans le débat. «Joignons-nous aux nations civilisées», clamaient les pancartes qu'ils agitaient devant le David Center de l'Université du Vermont, où avait lieu le forum.

Il y avait beaucoup de cheveux gris et de chemises blanches parmi les manifestants. Prenez Joanna Weinstock, médecin de famille à Burlington. Elle a eu l'occasion d'expérimenter les revers du système américain à au moins deux titres. D'abord, comme mère d'un garçon atteint d'insuffisance rénale. « Aujourd'hui, il est adulte et, dans sa condition, il n'est tout simplement pas assurable », dit-elle.

Puis, comme médecin: «Pour chaque rendez-vous médical de 15 minutes, je dois passer une demi-heure à parlementer avec des compagnies d'assurances qui refusent de payer pour ceci ou cela.»

Elle ne croit pas que la réforme amorcée par Barack Obama va améliorer son sort. Selon elle, médecins et patients continueront à se battre contre les assureurs. «À long terme, un régime à payeur unique est inévitable, mais nous devrons souffrir beaucoup avant d'en arriver là.»

État modèle?

Ce qui alimente le scepticisme des défenseurs de la «castonguette», c'est l'expérience menée depuis trois ans par le Massachusetts - État qui inspire le projet de réforme de Barack Obama.

Grâce au «Commonwealth Care», un régime financé en partie par les fonds publics, le Massachusetts a réussi à faire assurer 400 000 personnes qui n'avaient jusque-là aucune couverture médicale, s'est félicité le gouverneur de cet État, Deval Patrick, mardi à Burlington.

D'accord, 200 000 personnes ne sont toujours pas assurées. Mais Deval Patrick préfère voir le beigne plutôt que le trou... «Longtemps, nous avons fait comme s'il n'y avait que deux possibilités: un régime parfait ou le statu quo. Nous avons opté pour un régime imparfait, mais qui nous permet de progresser», dit-il.

Oui, cette réforme a augmenté le nombre de personnes couvertes par une assurance, mais il n'est pas évident qu'elle a amélioré l'accès aux soins, rétorquent les critiques du «modèle Massachusetts».

«Pour certains, la situation s'est améliorée mais, pour d'autres, elle s'est détériorée», dit Steffie Woolhandler, professeure de médecine à Harvard.

C'est que, pour financer son régime, le Massachusetts a aboli certains services médicaux que les cliniques communautaires et les hôpitaux offraient gratuitement aux petits salariés.

Aujourd'hui, ces patients détiennent une assurance, mais ils doivent payer une franchise et des frais de visite. Pour certains, c'est trop.

«Dans mon hôpital, trois patients atteints du sida et une femme atteinte de cancer ont dû interrompre leurs soins, faute d'argent», signale la Dre Woolhandler.

La réforme du Mas¬sachusetts coûte cher: une facture annuelle de 1,3 milliard. «Nous avons investi tout cet argent et nous n'avons toujours pas réglé nos problèmes; je ne comprends pas en quoi le Massachusetts est un modèle», s'étonne la Dre Woolhandler.

Selon elle, Barack Obama a de bonnes chances de réussir là où Hillary Clinton avait échoué, il y a 15 ans. Avec la crise économique, de plus en plus de gens perdent leur assurance maladie. Les États-Unis sont mûrs pour une réforme. Le problème, selon Mme Woolhandler, c'est que celle vers laquelle le pays se dirige «ne tiendra tout simplement pas la route».