La vision est complètement surréaliste. Au beau milieu de Cité Soleil, l'immense bidonville de Port-au-Prince qui défraie la chronique pour sa misère et sa violence, des dizaines de ballons multicolores flottent au-dessus des cabanes de ciment à moitié démolies.

Mis à jour le 13 févr. 2010
Philippe Mercure LA PRESSE

Quand on s'approche, la musique et les cris d'enfants emplissent les oreilles. Puis on se retrouve entouré de fillettes vêtues de leur plus belles robes et de gamins aux lunettes de soleil trois fois trop grandes pour eux qui dansent, se chamaillent et rigolent comme des fous.

 

Pour quiconque a parcouru les rues de Port-au-Prince jonchées de débris, a vu les nombreux visages suppliants attendre devant les tanks de l'ONU ou inhalé l'odeur de ses camps de sans-abri, la scène amène une bouffée d'émotions qui prend par surprise.

À l'ombre d'un stand publicitaire de jus d'orange récupéré d'on ne sait où, Casimir Wilder, 25 ans, hoche la tête au rythme de la musique hip-hop que crachent les deux haut-parleurs qui l'entourent.

Avec sa casquette au ras des yeux et son air fermé, Casimir pourrait faire peur à ceux qui ont trop regardé de reportages sur la violence de Cité Soleil. Il fait bien partie d'un gang, remarquez bien. Mais quand on sait que celui-ci s'appelle «Baby Cool», on peut se permettre de relaxer un peu.

Baby Cool, c'est une dizaine de jeunes hommes comme Casimir qui se sont donnés une mission: organiser des fêtes en plein air pour les enfants dans le plus gros bidonville d'Haïti. Ils ont commencé avant le tremblement de terre, puis ont dû s'interrompre, complètement désorganisés.

Trois semaines après la catastrophe, ils ont repris du service. En y mettant le paquet. Ils ont installé un salon de coiffure improvisé sur un tas de débris pour faire des tresses aux petites filles, placé des rubans pour bloquer l'accès aux automobilistes, tendu des cordes d'un bout à l'autre de la rue de sable pour y accrocher leurs ballons.

Lors du passage de La Presse, qui est tombé sur le party complètement par hasard, le petit Robinson Pierre, 7 ans, se savonnait sous un boyau d'arrosage, complètement nu, en exécutant des chorégraphies tordantes.

«Les enfants ont vécu beaucoup du stress. On aurait voulu avoir d'autres jeux, mais on n'a pas de moyens», lance Casimir, qui admet quand même avoir cherché longtemps pour dénicher des ballons gonflables dans sa ville dévastée.

Pendant ce temps, ses camarades aux allures de gangsters collent sur les murs des feuilles bariolées au crayon feutre. Dessus, écrit en créole, le nouveau slogan de la bande:

«Nous faisons sourire les enfants qui ne sont pas morts. Baby Cool.»

«Je suis content parce que je ne suis pas mort!» hurle le petit Romain Benito, qui jure avoir 16 ans.

Devant nos éclats de rire, il finit par se rectifier. «18!», lance le gamin qui n'en a pas 12. Au milieu de l'euphorie, quelques visages tressaillent soudain. Puis les traits se relâchent. Ce n'est pas l'un de ces coups de feu dont on parle aux nouvelles, mais seulement un ballon qui vient d'éclater.

Baby Cool ne sauve pas des vies comme Médecins sans frontières. Et Casimir Wilder, avec son double titre un peu pompeux de «délégué en chef et DJ», ne reconstruira pas son pays. Mais il offre à petite échelle ce que tous les casques bleus du monde ne pourront jamais distribuer: du bonheur l'instant d'un après-midi.