Le président russe Dmitri Medvedev y est décrit comme le «Robin du Batman joué par Poutine»; le président haïtien René Préval a un «caractère de caméléon»; le président afghan Hamid Karzaï est qualifié de «faible et paranoïaque»... Toute vérité est-elle bonne à dire publiquement? Les révélations distillées toute la semaine par le site WikiLeaks posent des questions éthiques importantes sur l'intérêt public de tels documents. Pour ou contre? Nous avons posé la question à deux journalistes, observateurs du phénomène de l'heure.

Publié le 4 déc. 2010
Marc Thibodeau LA PRESSE

Dans les jours ayant précédé la divulgation des premiers télégrammes diplomatiques américains obtenus par WikiLeaks, le ministre des Affaires étrangères de l'Italie, Franco Frattini, a annoncé que le «11 septembre de la diplomatie mondiale» était à nos portes.

Sa mise en garde constituait une «absurdité totale» au dire du chef de service étranger du quotidien français Libération, Marc Semo, qui ne voit pas l'utilité de l'exercice lancé par l'organisation de Julian Assange avec l'appui de cinq grands journaux occidentaux.

Les articles produits par ces médias sur la base des télégrammes ne font «qu'enfoncer des portes ouvertes», dit-il.

«On n'apprend rien au spécialiste, au journaliste informé, ni même à l'honnête homme qui s'intéresse à la marche du monde (...) Il y a profusion de détails qui viennent renforcer les grandes lignes qu'on connaissait déjà», relève M. Semo.

À l'appui de son analyse, le journaliste note que seule une fraction infime des documents obtenus par WikiLeaks étaient classifiés «secret».

Beaucoup d'informations présentées comme des «révélations», souligne-t-il, sont les échos donnés par le personnel diplomatique américain au contenu des médias ainsi qu'aux rencontres avec des journalistes locaux ou des conseillers politiques de haut niveau. Ces mêmes conseillers auxquels les journalistes ont souvent eux-mêmes accès dans leur pays respectif.

«On assiste à un mouvement pervers qui se mord la queue... Les journaux présentent comme scoops des informations basées sur des coupures de presse qui sont reprises dans les télégrammes et labellisés «département d'État» «, relève M. Semo.

La pratique est d'autant plus problématique, dit-il, que l'on ne peut pas contextualiser les télégrammes. «On a la pièce 42B, mais il manque la 42A et la 42C», souligne M. Semo.

Il déplore par ailleurs le fait que les journaux collaborant avec WikiLeaks aient omis d'indiquer sur la base de quels critères ils ont décidé de retenir le contenu de certains télégrammes plutôt que d'autres.

Comme le précisait cette semaine Le Monde, l'organisation de Julian Assange a accepté de ne dévoiler en ligne que les télégrammes utilisés comme base pour les articles, laissant dans l'ombre, jusqu'à nouvel ordre, la quasi-totalité des 250 000 documents obtenus. «Qui a choisi? Pourquoi parle-t-on d'un pays plutôt qu'un autre?», souligne M. Semo, en relevant que l'on ne sait pas non plus quelle sélection a été pratiquée par les personnes ayant fourni les documents à WikiLeaks.

Des zones d'ombre susceptibles de ravir les adeptes de théories du complot, ironise le journaliste, qui rappelle que des médias arabes, toujours prompts à mettre en cause Israël, se sont étonnés cette semaine du fait que le pays n'ait pas été embarrassé jusqu'à maintenant par les révélations des journaux.

Par ailleurs, M. Semo pense qu'il est nécessaire sur le plan diplomatique de pouvoir conserver un «mininum de secret» pour pouvoir mener une action efficace. Chose que les révélations de WikiLeaks risquent de compromettre.

«Si le personnel diplomatique ne peut plus se parler franchement en appelant un chat un chat, rien n'est possible», conclut-il.

Le scepticisme exprimé par le responsable de Libération trouve de larges échos dans le monde politico-médiatique français, où de nombreux intervenants dénoncent la «tyrannie de la transparence» supposément imposée par WikiLeaks.

Marc Semo pense que l'exercice en cours repose en fait sur une forme de «transparence fictive» teintée de voyeurisme «qui fait partie de la culture du gadget».

«C'est toujours drôle de voir le back office par le trou de la serrure», souligne le journaliste, qui ne se prive pas de lire les détails «savoureux» des télégrammes divulgués dans les médias au jour le jour.

«Si on me les avait proposés pour publication, d'un point de vue strictement déontologique, j'aurais dit non. Mais comme on est dans un monde commercial où les journaux doivent vendre, j'aurais dit oui», conclut-il.