Avec le truculent roman L'immeuble Yacoubian, paru en 2004, l'écrivain Alaa El Aswany a prouvé qu'il est l'un des plus fins observateurs de la société égyptienne.

Publié le 20 nov. 2010
Alexandre Sirois LA PRESSE

Depuis, il est aussi devenu l'un de ses acteurs les plus importants. Chaque semaine, il organise une soirée de débats au Caire dans de petits locaux aux murs nus qu'on lui prête pour l'occasion. L'élite de la société vient s'y prononcer sur la littérature, mais aussi sur diverses questions de l'heure.

Lors du passage de La Presse, une trentaine de personnes endimanchées discutaient avec ferveur de l'appui offert par l'Égypte à Israël. Alaa El Aswany donnait le ton avec une série de déclarations mesurées lancées en arabe d'une voix de baryton.

Cet homme au torse large et puissant, qui semble lui-même sortir d'un roman, n'est pas qu'un intellectuel. Il est aussi dentiste. Et la célébrité ne l'empêche pas de continuer à pratiquer son métier. Deux jours par semaine. Objectif: garder un «contact humain» avec les Égyptiens, dit-il. C'est d'ailleurs dans son cabinet qu'il nous reçoit au lendemain des débats. Afin de discuter du traitement qu'il suggère... pour son pays.

1 Il y a du changement dans l'air en Égypte, affirment à la fois des habitants du pays et des observateurs étrangers. Tirez-vous vous aussi cette conclusion?

Absolument. On a besoin de changement et je pense qu'il n'est plus loin. On ne peut plus continuer comme ça.

2 Qu'est-ce qui doit changer?

Le système. Le régime doit être l'objet de réformes démocratiques. Actuellement l'Égypte est un grand pays avec beaucoup de potentiel. Mais le pays est paralysé par la dictature.

3 L'Égypte est-elle prête pour la démocratie?

C'est une question que se pose toujours l'Occident, parce qu'on n'y a pas eu l'occasion de lire l'histoire moderne de l'Égypte. Nous avons eu, ici, le premier Parlement du monde arabe. La première Constitution. La première expérience démocratique... jusqu'en 1952. On ne part pas de zéro. Je pense que l'Égypte est absolument prête pour la démocratie.

4 Avez-vous peur des Frères musulmans?

Ils ne me font pas peur du tout. Ç'a toujours été une barrière pour (le développement de la démocratie en) Égypte car ils ont toujours été utilisés pour envoyer un message injuste aux Occidentaux: acceptez la dictature, sinon préparez-vous pour des fanatiques au pouvoir. Ce n'est pas vrai du tout. En Occident, on ne voit pas la différence entre pratiquer la religion et être membre des Frères musulmans. C'est une organisation qui existe depuis 1928. Les femmes voilées que vous voyez dans la rue ne sont pas nécessairement membres des Frères musulmans et ne vont pas nécessairement voter pour eux.

5 Certains estiment que le président Hosni Moubarak sera remplacé par son fils, Gamal. Est-il celui dont l'Égypte a besoin?

Non, ça c'est sûr. Il est surtout la personne dont les Égyptiens n'ont pas besoin. Il n'est pas préparé pour le pouvoir. Il est peut-être capable d'être directeur d'une banque ou d'une entreprise, mais pas président de l'Égypte. (...) L'idée est insultante pour la plupart des Égyptiens. C'est un pays qui s'est battu contre l'occupation anglaise pendant 50 ans, pour l'indépendance et la démocratie. Les Égyptiens ne peuvent pas accepter que la présidence soit un héritage de père en fils.